DÉMENCE ORGANIQUE
Sous ce nom, j'ai en vue la démence s'accompagnant de troubles paralytiques. Au premier abord, la
simulation d'un semblable état paraît bien difficile, voire même impossible, tant sont précis les caractères des paralysies organiques. Il n'en serait rien ; on n'a pour s'en convaincre qu'à relire l'observation de John Jacker (obs. XXIII); si l'individu qui en fait l'objet est réellement un simulateur, il aurait feint l'hémiplégie avec un art merveilleux.
Pour mon compte, je ne me suis trouvé qu'une fois en présence d'un semblable problème et ce problème, j'en poursuis encore la solution en ce moment. Il s'agit d'un individu âgé d'une vingtaines d'années, condamné pour vol à huit ans de réclusion et qui présente des troubles délirants et une hémiplégie gauche. Cet homme, qui, jusque-là, n'avait rien offert d'anormal, manifesta des troubles cérébraux lorsqu'il comprit qu'il était perdu.
La science est peu riche, du moins d'après les recherches que j'ai faites, en observations de démence organique simulée ; je n'en connais qu'une où le médecin ait réuni et étudié les incorrections permettant d'arriver au diagnostic de simulation. Elle appartient au docteur Dietz (i). Comme elle montre le doute, puis la certitude, entrant et s'établissant dans l'esprit du médecin et qu'elle peut ainsi servir de modèle au point de vue des recherches à faire pour
(1) Simulation Von Geistesstôrung. Typus: Copie des Kindes. 1 1/2 jahrige « Lâhmung- ». Allg. Zeitschrift fur Psychiatrie, etc. 1897, t. LUI, p. 1.
Mairet; Simulation de la folie. \ i
arriver au diagnostic de simulation, j'essaierai de la résumer.
Obs. XL. — Schreiner L. L., de K..., âgé de 32 ans, a déjà été condamné plusieurs fois pour vol, sans avoir été considéré comme aliéné.
Lors de son dernier vol, il s'enfuit par les toits avec beaucoup d'adresse et sans se faire aucun mal ; rattrappé, il nie d'abord son délit et ne l'avoue que quatre jours plus tard. A ce moment, on ne remarque chez lui ni troubles intellectuels, ni troubles moteurs ; ses réponses sont claires et logiques.
Quinze jours après, on le trouve dans sa cellule sans connaissance et paralysé. On le transporte aussitôt à l'infirmerie. Deux des médecins qui l'examinent le regardent comme un simulateur, un troisième n'ose pas se prononcer. Il est conduit quelque temps après à l'asile d'Illenau où l'observe le docteur Dietz.
L... est en état d'idiotie ou mieux peut-être de démence marquée, et notre confrère nous le présente au point de vue physique de la façon suivante :
Nutrition générale bonne , insensibilité complète au toucher; toutefois L... repousse le pinceau faradique qu'on veut lui appliquer et quand on lui pose un morceau de glace sur la poitrine, il a une brusque respiration comme l'homme normal au contact du froid.
Les pupilles réagissent bien à la lumière ; il n'existe aucune paralysie de la face, les mouvements des muscles de la mastication, de la déglutition, de la parole, de la tête et du cou sont normaux, de même ceux du tronc quand L... est couché et assis. Seulement, quand il est couché, il ne peut parvenir à s'asseoir ; il essaie, mais quand il a fait la
moitié du mouvement, il ne peut aller plus loin et retombe peu à peu sur son lit.
Il remue les bras et les doigts avec une grande dextérité lorsqu'il ne se croit pas surveillé, tandis qu'il s'ingénie à paraître maladroit dans le cas contraire ; s'il prend, par exemple, son assiette à soupe, il en renverse la moitié et tient sa cuillère entre le premier et le troisième doigt. Ses bras soulevés retombent inertes, comme paralysés.
Les muscles des membres inférieurs paraissent complètement paralysés ; ils sont inertes et suivent passivement les mouvements qu'on leur imprime. Si on metL... debout, ses genoux plient et il tomberait si on ne le soutenait pas. Toutefois, la position des pieds n'est pas celle en équin qu'elle devrait avoir depuis le moment où L... est paralysé.
Ni paralysie de la vessie et de l'intestin ; ni troubles trophiques de la peau.
Les réflexes patellaires et galvaniques sont normaux.
Aucun trouble d'aucun organe.
La brusquerie d'apparition de l'état précédent chez un prévenu devait déjà forcément jeter des doutes dans l'esprit du docteur Dietz. Ces doutes, les anomalies diverses dans l'état parétique et sensitif de L..., que nous venons d'indiquer, les augmentent : paralysie respectant complètement les muscles de la face, dextérité des mouvements des bras et des doigts quand L... ne se croit pas observé, sensibilité ait froid s' exprimant nettement quandonplace brusquement un morceau de glace sur la poitrine de L..., discordance entre les mouvements des bras et des doigts suivant que L... se croit ou non observé, lourdeur avec laquelle le bras soulevé retombe, défectuosisé de position du pied. Tout cela devait forcément augmenter les doutes
du docteur DlETZ. Un examen plus prolongé et plus détaillé les confirme.
A la visite du médecin, L... est plus parai ysé que dans le reste de la journée; par exemple, l'infirmier a beaucoup plus de peine à le soulever à ce moment que lorsqu'il l'habille le matin.
La nuit, pendant que L... dort, on constate qu'il meut les jambes et les allonge, ce qui est impossible dans une vraie paralysie,
Lorsque l'infirmier le soulève pour le lever et approche ses pieds de terre, L... soulève en l'air ses jambes paralysées.
Une mouche se pose-t-elle sur la main de I sans qu'il
la voie, son attention est immédiatement attirée et il la chasse.
L'insensibilité, comme la paralysie, paraît absolue au niveau de la plante des pieds ; mais vient-on à étendre le membre inférieur, en pliant légèrement l'articulation du genou et à appuyer la plante du pied sur le bord d'une chaise, L... tient sa jambe dans cette position; or, pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'il sente ; sinon, paralysé comme il le paraît, le pied retomberait de tout son poids sur le sol.
D'ailleurs, l'insensibilité et la paralysie sont si bien voulues, qu'un jour où on distrait l'attention de L..., l'infirmier lui ayant marché brusquement sur le pied, notre hommepousse un cri, se met en colère et retire son 'pied. Cette épreuve désoriente L..., qui, immédiatement, se met à sentir en différents points.
En présence de semblables incorrections symptomatiques, l'idée de simulation ne pouvait que s'affirmer de plus en plus dans l'esprit du médecin, d'autant plus que quand
celui-ci se posait la question desavoir où localiser la lésion pouvant produire l'ensemble des symptômes intellectuels et musculaires présentés par L.., il ne pouvait y parvenir. Une lésion cérébrale ne saurait s'accommoder de l'absence de paralysie des muscles de la face. Une lésion médullaire ne pouvait davantage expliquer la distribution de l'anesthésie et de la paralysie; d'ailleurs, une semblable lésion conduit rapidement à la mort, ou, dans le cas contraire, elle est irréparable et conduit sûrement à l'atrophie des muscles, à des troubles trophiques de la peau, à la paralysie de la vessie et de l'intestin. Or, rien de semblable n'est observé chez L... Bien plus, sa paralysie a des hauts et des bas; à un moment même, l'anesthésie se limite aux membres inférieurs et à la peau du crâne et ne trouve pas dans sa délimitation, la délimitation qui devrait exister suivant la distribution des nerfs. On ne peut pas songer dans ce cas à une paralysie hystérique.
Tout dans la symptomatologie et l'évolution de la soidisant maladie parle donc en faveur de la simulation. Il en est de même lorsqu'on étudie l'état psychique qui laisse voir, lui aussi, des incorrections marquées; exagération et anomalie dans l'expression de la démence, activité psychiques en désharmonie absolue avec l'intensité de celleci, etc., évolution anormale.
Dietz, groupant ces multiples incorrections, arrive tout naturellement au diagnostic de simulation.