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PROVOCATION DE L'AVEU DE SIMULATION PAR LE PRÉVENU

Pour qui connaît les perplexités par lesquelles passe le médecin, placé en face d'un individu suspecté atteint d'aliénation mentale, il n'y aura rien d'étonnant que ce médecin cherche à obtenir de cet individu l'aveu qu'il simule. Pareil aveu confirme tous les doutes; c'est le diagnostic solidement assis;

(3) Archives générales de médecine, 1854, t. III, p. 129. Mairet ; Simulation de la folie. 15

c'est la simulation s'imposant à tous, au médecin, aux magistrats, aux jurés, au public.

Comment obtenir cet aveu? Pour cela, divers moyens ont été mis en œuvre : la persuasion, la ruse, la menace, la douleur.

La persuasion. — Ce moyen consiste à essayer de convaincre le prévenu qu'on n'est pas dupe de sa feinte, qu'on voit clair dans son jeu, en d'autres termes, qu'on le regarde comme un simulateur. Pour cela, il faut que le médecin puisse faire valoir auprès de lui des arguments sérieux, arguments qui ne sont autres que les éléments de doute et de diagnostic étudiés précédemment et qu'il aura observés chez lui. C'est à cette condition seulement qu'il pourra arriver à convaincre le prévenu qu'il est inutile de continuer plus longtemps sa simulation. Il augmentera le poids de ses arguments enxlui montrant qu'il a intérêt à avouer celle-ci.

Plusieurs observations prouvent que cette manière de faire réussit assez souvent.

La ruse. — Ici, le médecin ne cherche plus à provoquer directement l'aveu, mais à l'obtenir indirectement. Les faits montrent le prévenu livrer assez volontiers son secret à une tierce personne, co-détenu, gardien, malade, infirmier, etc., suivant le milieu où il est placé, et cela par besoin de confidence et surtout par besoin de savoir l'impression que son jeu fait sur les personnes qu'il s'agit pour lui de tromper,

de savoir si ces personnes paraissent croire réellement à sa folie, et, par conséquent, s'il doit ou non continuer sa feinte ou modifier son jeu. Le médecin tâchera de connaître ces confidences en interrogeant les personnes qui entourent le prévenu, et, au besoin, si celui-ci ne se livre pas spontanément, en plaçant auprès de lui une personne convenablement stylée qui tâchera de provoquer ces confidences. Ce procédé compte, lui aussi, des succès à son actif.

Les menaces — C'est Fodéré menaçant une simulatrice de lui appliquer un fer rouge entre les épaules si elle continue à hurler, à se déshabiller, à être malpropre. Variables peuvent être les menaces : menaces d'aggravation de peine, de punitions diverses, peur suggérée au prévenu de devenir réellement fou s'il continue à simuler, etc.

La douleur. — En mettant en œuvre ce moyen, le médecin s'inspire du témoignage de Zacchias qui semble, on s'en souvient, donner comme modèle à suivre, « l'exemple de ce très savant et très expert médecin qui, lorsqu'il doutait d'être en présence d'un cas de folie simulée, faisait bâtonner l'individu ».

Si j'en crois le docteur Faivre (i), depuis Zacchias, les auteurs de médecine légale les plus distingués conseillent cette méthode qui était pratiquée tous les

(1) Marc. Loco citato, 1. 1, p. 309.

jours sur les conscrits, dans les différents cas de maladies présumées simulées par eux.

En tout cas, d'accord avec les docteurs Braschet et Biesy, notre confrère appliquait, en 1830, non plus la bastonnade, mais la cautérisation à Gérard (obs. XII). Je cite :

« Le 11, Gérard fut examiné et prévenu qu'on allait le mettre à l'infirmerie pour être soumis à un traitement qui le guérirait infailliblement.

» Les 12, 13, 14, vers les huit heures du matin, la cautérisation est chaque jour pratiquée un instant, légèrement et par saccades. On n'en obtient aucun résultat.

» Le 14, à cinq heures du soir, les médecins réunis décident, après une nouvelle délibération, qu'on insistera sur la cautérisation transcurrente, et qu'on lui associera comme révulsif sur le tube intestinal quelques purgatifs, et entre autres, la coloquinte, dont les bons effets contre la manie ont été vantés par le docteur Chrétien, de Montpellier.

» Les 15 et \à, la cautérisation superficielle et la coloquinte n'amenèrent aucun résultat.

» Le 16, les médecins se réunissent et conviennent de surprendre Gérard pendant son sommeil, afin de produire une révolution salutaire. Ils conviennent aussi qu'il faudra pratiquer l'adustion à la nuque, afin d'agir plus près du siège du mal, et de vaincre plus sûrement les organes engourdis ou paralysés.

» Le soir, à onze heures, pour se conformer à la décision prise en commun, un de nous se rend auprès de Gérard ; mais le bruit- qu'on fait en ouvrant les portes, l'éveille, et rend cette tentative inutile ; cependant on cautérise un peu la nuque.

» Les 17 et 18, la cautérisation ne paraît encore produire aucun changement dans l'état de Gérard ; on songeait à passer un séton à la nuque.

» Le 19, à sept heures et demie du matin, pendant les pratiques de la cautérisation, Gérard fait à plusieurs reprises, et pour la première fois, des signes expressifs de refus. Sollicité de s'expliquer : — On m'accuse d'un grand crime dont je suis innocent, dit-il, à latin, à haute voix; on dit que je fais le fou... En rompant le silence, Gérard venait de prouver qu'il n'était ni fou, ni muet. »

Actuellement, et depuis assez longtemps, cautérisations et bastonnades sont complètement abandonnées, mais il n'en est pas de même d'un autre moyen, la douche céphalique. Si j'en crois les observations de folie simulée publiées dans la science, dans la dernière moitié du dix-neuvième siècle, ce moyen est communément employé par les médecins aliénistes de cette époque aux prises avec un individu suspecté de simuler; ils le regardent même, on peut dire, comme devant être naturellement employé et, il faut le reconnaître, les résultats qu'ils en obtiennent sont bien faits pour justifier leur manière de voir.

A côté des moyens que je viens d'indiquer, je ne ferai que rappeler, pour mémoire, ceux employés par Windler et Zinck dans le cas de Specht ; ils tiennent plus du drame et de la comédie que de la médecine. Des armes à feu furent déchargées au milieu de la nuit, tout près du côté extérieur du mur contre lequel était placé le lit où couchait Specht ; on lui

donna de fortes douches par des trous pratiqués dans le plafond de sa cellule ; on le logea dans une baraque dont, pendant la nuit, on incendia la partie supérieure, etc.

Tels sont les différents moyens douloureux les plus communément employés pour provoquer de la part du prévenu l'aveu qu'il simule. Qu'en penser? Au point de vue pratique tous comptent des succès et, si la fin justifie les moyens, tous peuvent être employés. Mais, parmi eux, il en est dont l'emploi répugne, ce sont ceux reposant sur la douleur, « ils rappellent trop, comme dit Morel, la triste époque où la torture était le seul moyen d'extorquer les aveux. »

Aussi, les médecins qui les ont mis en pratique essaient de justifier leur emploi en disant que si le prévenu est aliéné, ils lui seront utiles thérapeutiquement, tandis que, dans le cas contraire, la fourberie se découvrira. C'est, en s'en souvient, la thèse de Zacchias; c'est aussi celle de Faivre (i).

« Si, dit ce médecin, à propos de Gérard, un sentiment d'humanité doit diriger, sans exception, les actes du médecin, il faut cependant que ce sentiment soit raisonné et que sa vivacité ne l'emporte pas sur les considérations qui peuvent le modifier en faveur de l'intérêt général. Si l'on négligeait ce principe,

(1) Marc. Loc. cit., 1. 1, p. 375-376.

on ne se permettrait, dans aucun cas, de recourir à des voies de rigueur, et moins encore à des moyens douloureux, pour découvrir les ruses, qui alors tourneraient au profit des coupables. Cependant, je ne veux pas dire par là, que ces voies, que ces moyens, doivent être mis en usage, toutes les fois qu'il s'agira d'individus inculpés ou accusés d'un de ces grands crimes que la société a tant d'intérêt à venger. Un inculpé, un accusé, quelques graves que soient les charges qui pèsent sur eux, peuvent être innocents; un condamné expie son forfait par l'exécution de l'arrêt qui le frappe, et personne n'a le droit d'aggraver la punition que la loi lui inflige. Mais si je suis pénétré de la cruelle illégalité de tout procédé qui, sur le moindre soupçon de simulation, tendrait à torturer un détenu, par cela seul qu'il serait regardé comme un grand criminel, je n'exclus pas pour cela, d'une manière absolue, les moyens de rigueur ni les moyens douloureux, dans les circonstances où, sans blesser les principes d'humanité, ils peuvent servir à faire découvrir la vérité. »

Aujourd'hui, tous les moyens douloureux sont abandonnés, sauf un, la douche céphalique. Voici comment Morel, après avoir rejeté les autres, s'exprime à son sujet :

« Peut-être serait-il fâcheux de les rejeter d'une manière absolue. C'est ainsi que la douche, dont l'usage est très modéré du reste dans nos asiles, est souvent un moyen précieux d'investigations. Nous

l'employâmes avec succès chez un jeune homme qui simula un accès de manie furieuse, afin d'éviter les conséquences d'un faux en écriture privée. A la première impression douloureuse causée par l'eau froide, il s'écria : Tuez-moi ! Vous êtes mes bourreaux ! Envoyez-moi à la guillotine ! Mettez-vous avec mes huissiers! etc.. etc. Nous étions déjà, après cette première épreuve, dans le cas de décider que son langage n'était pas celui d'un aliéné. Un autre jour, notre individu était très turbulent; M. le docteur RENAUDiN,qui me remplaçait, le menaça de lui appliquer des ventouses; il devint immédiatement tranquille. Lui ayant dit enfin que j'allais de nouveau lui faire appliquer la douche, il préféra avouer qu'il n'était pas aliéné, et qu'il préférait passer aux assises plutôt que de souffrir une nouvelle épreuve. L'appareil de la douche n'avait cependant rien de très terrifiant; quand nous avons recours à ce moyen, nous employons simplement un arrosoir ordinaire. » Pourquoi cette exception pour la douche céphalique? Celle-ci ne rappelle pas moins que les autres moyens douloureux les tortures du moyen âge ? C'est qu'elle était et est encore assez couramment employée dans nos asiles. Est-ce une raison pour la maintenir dans les cas qui nous intéressent? La longue étude que nous avons faite des éléments de diagnostic prouve que telle n'est pas notre manière de voir. D'ailleurs, dans la grande majorité des cas, ces éléments sont suffisants pour asseoir le diagnostic. Toutefois, comme une sensiblerie exagérée ne vaut

rien nulle part, surtout dans des questions comme la simulation, intéressant la société, je né reculerais pas devant l'emploi de la douche, dans un cas où l'examen du prévenu ne m'aurait pas fourni un ensemble d'éléments suffisants pour fixer ma religion et où il m'en aurait fourni cependant assez pour jeter de puissants doutes dans mon esprit.

Mais si lesmoyens douloureux doivent être rejetés, il n'en est pas de même des autres ; menaces, ruses, persuasion, sont à conserver.

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