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APPRÉCIATION DE LA VALEUR DIAGNOSTIQUE DES INCORRECTIONS

Cette valeur est très variable, d'une manière absolue et d'une manière relative, pour une même incorrection , suivant la forme clinique revêtue par la simulation. Je ne puis songer à reprendre ici les multiples incorrections que la clinique nous a permis de dégager et à les étudier à ces deux points de vue ; je me bornerai à quelques exemples.

Nous venons de voir, par l'observation de Dagonet, diverses incorrections tenant aux gestes, à l'attitude, aux paroles, à la contradiction et à l'opposition de certains symptômes, pouvoir se rencontrer dans la folie vraie et, par conséquent, ne pas avoir une valeur de premier ordre au point de vue du diagnostic de la simulation. Mais il en est d'autres dont la valeur est différente ; ce sont des incorrections incompatibles avec la forme clinique simulée. Exemples:

J'ai dit que si les aliénations mentales à délire général peuvent avoir parfois, quoique rarement, un début brusque, celles à délire partiel, comme la folie des persécutions, la mégalomanie, ne peuvent jamais avoir un semblable début. Par suite, si chez un prévenu, présentant une de ces dernières formes cliniques, le début a été brusque, il y aura là une incorrection d'une valeur diagnostique des plus grandes.

On sait aussi que ces mêmes aliénés à délire partiel

n'ont pas conscience de leur état mental, qu'ils ne peuvent se considérer comme atteints de folie; par conséquent, lorsqu'un prévenu dira, par exemple, comme Teck(obs.XXXlV), avoir une «manie de persécution», il y aura là aussi une incorrection d'une valeur diagnostique non moins grande que la précédente.

Ce que je viens de dire du début des aliénations mentales à délire partiel s'applique avec non moins de force à la démence simple, dont l'évolution est, en outre, lente et non pas rapide comme les observations nous l'ont montrée avoir lieu chez les simulateurs à forme démentielle. Donc lorsqu'un prévenu se présentera à nous avec les appprences d'une démence profonde, survenue brusquement, il y aura tout lieu de croire à la simulation. Et cette manière de voir s'affirmera encore lorsque, comme chez A... (obs. i), on verra la démence varier d'intensité, suivant les moments, et même, au même moment suivant les intérêts du prévenu.

Dans un autre ordre d'idées, qu'un individu affectant la surdi-mutité ou la mutité vienne à parler (obs. XXVI) et, par ce seul signe, le diagnostic de simulation s'imposera pour ainsi dire.

Sans avoir une valeur aussi considérable, l'incorrection faite par un prévenu affectant la mélancolie, de demander, par exemple, comme N... (obs. XVI), de devenir pensionnaire, aura cependant, elle aussi, une grande valeur diagnostique.

Dans un autre ordre d'idées encore, il peut en être

de même de l'absence de certains symptômes. Ainsi, chez N... (obs. XV), chez laquelle manquent la plupart des symptômes physiques propres à la lypémanie.

Il est donc des incorrections, et j'en passe, — ce sera au médecin à peser chacune d'elles — , dont la valeur diagnostique est considérable, qui sont presque pathognomoniques.

Mais il en est d'autres dont la valeur est beaucoup moindre et qui n'imposent le diagnostic que par leur multiplicité. D'ailleurs, même dans les cas où on se trouve en présence d'une incorrection, pour ainsi dire pathognomonique, il sera bon d'étayer le diagnostic non sur elle seule, mais en groupant autour d'elle toutes les incorrections qu'on aura pu rencontrer.

Une même incorrection peut avoir, ai-je dit, une valeur différente suivant les cas. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, tandis que le début brusque a, dans les aliénations mentales à délire partiel, la valeur diagnostique que l'on sait, cette valeur sera beaucoup moindre dans les aliénations mentales à délire général. Pourquoi? Parce que ce mode de début peut exister dans ces dernières, tandis qu'il n'existe jamais dans les premières.

INCOMPATIBILITÉ DES INCORRECTIONS OBSERVÉES SOIT AVEC LA FOLIE EN GÉNÉRAL, SOIT AVEC LA FORME CLINIQUE SIMULÉE.

Il faut montrer, ai-je dit, que les incorrections observées sont incompatibles, soit avec la folie en général, soit avec la forme clinique simulée.

Pas plus ici que pour la valeur diagnostique, je ne puis reprendre chacune des incorrections étudiées précédemment ; je ne puis que montrer par des exemples comment le médecin doit se comporter pour, se basant sur elles, arriver au diagnostic.

Incompatibilité avec la folie en général. — J'ai en vue, ici, la forme atypique de la simulation.

C'est à démontrer cette incompatibilité que s'applique Morel dans l'observation de Dérozier, qui nous a servi à établir cette forme (obs. II). Pour cela, notre confrère nous montre d'abord les symptômes présentés par Dérozier être atypiques par eux-mêmes, c'est-à-dire n'avoir rien de clinique, ensuite l'observation prise dans son ensemble n'être pas davantage clinique, et ne pouvoir rentrer dans aucune des formes connues. Morel nous conduitainsi de démonstration en démonstration au diagnostic de simulation.

C'est la méthode que doit suivre le médecin dans les cas de même ordre. C'est celle qu'a suivi mon distingué confrère et ami le docteur Boyé, de Béziers,

dans un cas de folie simulée atypique qu'il a bien voulu me communiquer. C'est celle qu'ont suivie le docteur Dietz, à propos de L .. (obs. XL) et le docteur Combes, à propos de Blanc, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler précédemment et dont je résume ci-dessous l'observation :

Obs. XLII. — Blanc, inculpé de vol, est cet homme dont nous avons parlé (page 153) ; il avait subi déjà deux condamnations pour vol et en avait évité une troisième parce qu'il avait réussi à se faire passer pour fou. Arrêté une quatrième fois pour le même délit, il ne laisse apercevoir d'abord aucun trouble psychique, mais, devant le juge d'instruction, il tient des propos incohérents et est alors soumis à l'examen du docteur COMBES.

Les antécédents de Blanc ne révêlent aucune trace de folie, son père lui-même, interrogé, dit qu'il aété étonné lorsqu'on lui a appris que son fils avait perdu la raison.

Tous les faits et gestes de Blanc signalés dans l'instruction dénotent une perversion morale profonde, mais on ne trouve rien qui puisse faire penser à la folie.

L'examen direct révèle un air de défiance, il tourne la tête d'un côté et d'autre et ne fixe longtemps aucun objet, les yeux sont très-mobiles, le regard souvent oblique ; le pouls est normal en fréquence.

Blanc mange bien, cause peu avec ses co-détenus, mais parle souvent et à demi-voix ; il répète surtout des propos décousus : je m'appelle Blanc et Noir; vous êtes le commis du Pape; nous allons partir pour Rome; j'entends les cloches; le Pape est parti pour l'Angleterre; c'est moi qui vais être nommé Pape; j'ai commandé toutes les troupes ; puis il termine en priant qu'on lui serve une dinde truffée.

Ses réponses sont non moins absurdes que ses propos.

D. — Votre nom ? — R. Blanc et Noir.

D. — Répondez sérieusement ? — R. Blanc Baptiste.

D. — Votre état ? — R. Je suis le Pape, je vais remplacer le Pape.

D. — Mais le pape est à Rome ? — R. Le Pape est en Angleterre, je vais le défendre,

D. — Vous venez de dire que vous alliez le remplacer? — Pas de réponse.

D. — Où êtes-vous ici ? — R. Au dépôt, en attendant mon départ ; les troupes impériales sont déjà parties. Puis il débite en bredouillant et sans aucune suite les mots Pape, Angleterre, Armée impériale.

D. — Quel âge avez-vous ? — R. Trente on quarante ans, je ne sais pas.

D. — Vous mentez, quel âge avez-vous? — R. Quarante ou cinquante ans. (Il a 28 ans).

D. — Savez-vous compter? — R. Oui.

D. — Comptez alors? — R. Un, deux, quatre, cinq, six, dix.

D. — Combien avez-vous de doigts à chaque main? — R. cinq.

D. — Combien en avez-vous aux deux mains réunies ? — R. Vingt.

D. — C'est mercredi aujourd'hui, quel jour sera-ce demain? — R. Jeudi.

D. — Et après-demain ? — R. Mercredi.

Et toujours les réponses sont ainsi absurdes, et les attitudes le sont non moins. Blanc tourne sur lui-même, regarde sur les murs, sur le plafond, lève et baisse rapidement les paupières et fait claquer la langue. Il faut lui parler assez impérieusement pour le faire rester tranquille. Dans les

Mairet; Simulation de la folie. ÏC,

visites subséquentes Blanc ne répond plus, c'est que le docteur COMBES lui a dit que ce qu'il avait de mieux à faire c'était de se taire .

Quand il ne se sent pas observé, il se livre à des actes qui prouvent qu'il a toute son intelligence ; ces actes ont pour but de faire disparaître des objets compromettants pour lui.

Tel se révèle Blanc à l'examen direct, comme un homme chez lequel tout est absurde comme délire.

Cette absurdité ne peut que frapper le docteur Combes et faire naître dans son esprit les doutes les plus forts relativement à la simulation. Ces doutes sont confirmés par le début brusque de la folie, par l'état de la mémoire qui fait que Blanc se souvient, suivant que le souvenir lui est utile ou non, par la suggestibilité de cet homme, si bien que le diagnostic de simulation s'impose à notre confrère qui ne peut d'ailleurs classer ce cas dans aucune des formes de la folie. Voici d'ailleurs comment il s'exprime à ce sujet :

« Rejetons d'abord, d'emblée, Y imbécillité ou l Hdiotisme, qui sont habituellement congénitaux ou consécutifs à de graves affections physiques et la démence qui n'est le plus souvent que la terminaison des autres affections mentales ou nerveuses, et enfin, la paralysie générale dont Blanc ne présente aucun signe. Serait-il monomane? Non, on ne peut pas dire qu'il ait une idée fixe, ni même un délire partiel. Tantôt il se dit chargé de défendre le Pape et de le ramener à Rome avec l'aide des troupes impériales, tantôt il se dit le Pape lui-même ou appelé à le remplacer. Il n'y a rien de coordonné, de systématisé dans ce délire.

» ... Passons à la lypémanie... Blanc n'a jamais présenté de conceptions délirantes de nature triste. Son attitude

n'est pas même celle de la tristesse. Il est préoccupé, mais il n'est pas triste ; il est encore moins stupide. »

Blanc n'est pas davantage atteint de manie; il n'y a pas d'excitation; il n'y a pas d'expansion dans son délire.

Blanc ne peut donc être classé dans aucune des formes d'aliénation connue, et le docteur Combes, groupant tous les éléments qui, dans ce cas, le portent vers l'idée de simulation, conclut ainsi :

« Le trouble mental affecté par Blanc n'est assimilable à aucune des affections mentales connues ; l'apparition brusque du mal, les propos décousus malgré la conservation des facultés intellectuelles, l'absence d'excitation et de dépression, l'exercice régulier des fonctions physiques, l'état normal de l'innervation périphérique, le prouvent suffisamment.

» L'état de Blanc n'est pas même compatible avec l'idée générale de folie ; la tentative de faire disparaître des objets compromettants, les caprices de la mémoire d'accord avec les intérêts du sujet, la transformation inqualifiable de la maladie, sont autant de faits qui nous montrent que Blanc n'est point absorbé dans ses conceptions délirantes comme il voudrait le faire croire, qu'il a conscience de son état et qu'il est maître de diriger sa volonté.

» En un mot, Blanc n'est point aliéné, comme il cherche à le paraître. »

Incompatibilité avec la forme clinique simulée.

— Ici la discussion des incorrections est la même que dans le cas précédent, mais ce n'est plus avec la folie en général que le médecin comparera ces incorrections, mais avec la forme clinique simulée : manie, stupidité, lypémanie, etc. Toutefois, à part cette diffé-

rence, c'est le chemin suivi tout à l'heure que le médecin suivra encore ici. Quelques observations comme exemples. '

Je rappellerai d'abord celle d'Arnaud, rapportée par Billod, qui m'a déjà grandement servi pour établir les éléments de doute et de diagnostic dans la forme maniaque. Ces éléments sont empruntés à la marche des symptômes, aux caractères de la surexcitation psychique et de l'agitation musculaire, à l'absurdité et à la contradiction de certaines réponses, au retour des accès suivant le but à atteindre.

Billod, on s'en souvient, analyse chacun d'eux, indique leur anormalité symptomatique, discute leur valeur clinique par rapport à la forme maniaque revêtue par le délire, les montre incompatibles avec cette forme, et c'est après ce travail seulement qu'il conclut à la simulation. Cette observation, que j'ai dû disséquer pour en présenter les divers éléments, à propos de la forme maniaque, mériterait d'être reproduite dans son ensemble, mais ce serait forcément m'exposer à des redites.

De même, Marandon de Montyel conclut à la simulation chez Delbès, paraissant atteint de manie chronique (obi--. X), après avoir analysé et discuté chacun des éléments qui le portent à penser que cet homme était un simulateur:

Ce sont les antécédents qui sont ceux d'un criminel et non ceux d'un aliéné ; (cet homme avait été condamné plusieurs fois pour vol ou filouterie).

C'est le début brusque de la folie qui éclate un beau matin, lorsque Delbès comprend que sa cause est perdue .

C'est le mobile de l'acte criminel qui n'a rien de pathologique.

C'est un regard non en rapport avec la folie ; «le plus souvent, il le tenait baissé, mais quand, par hasard, il le relevait, plein de vie, sournois et inquiet», ce n'était pas le regard du dément maniaque.

Ce sont des réponses absurdes, sans relation avec l'état mental de Delbès. Celui-ci, interrogé sur son âge, répond, on s'en souvient, en regardant en dessous. « Oui, mon général, je vais donner à boire au cheval ».

C'est un refus d'alimentation qui n'existe pas, d'une manière générale, chez le maniaque.

C'est la nuit, un sommeil profond et prolongé ; ce qui est en désaccord avec ce qui se passe dans la manie.

C'est une démence trop profonde pour l'âge de Delbès (trente ans) et pour le peu de durée de la maladie.

Ce sont des modifications dans le délire suivant le moment. « Delbès était silencieux quand il se croyait seul et se mettait à marmotter dès qu'il se voyait surveillé ».

Toutes ces anomalies amènent naturellement Marandon de Montyel à se convaincre que Delbès est un simulateur.

De même chez E..., cette femme présentant des crises de manie transitoire (obs. IX).

E..., on se le rappelle, avait accusé un homme honorable de l'avoir brutalisée et violée, et avait eu consécutivement une crise délirante d'une durée de 24 heures. Le docteur DARNIS; chargé de l'examiner, établit que les blessures

qu'elle disait lui avoir été faites par son séducteur dans la lutte qu'elle avait eue à soutenir contre lui, étaient en grande partie, sinon toutes, son œuvre, d'où une première présomption de simulation. Mais voici qu'âne seconde crise de délire apparaît, le docteur DARNIS peut l'étudier à loisir et il se convaint qu'elle est simulée.

E..., qui, entre sa première et sa seconde crise, avait été placée dans une asile d'aliénés et dans un quartier de maniaques, calque cette seconde crise sur le délire qu'elle observe autour d'elle et il en résulte que les symptômes de cette seconde manifestation diffèrent du tout au tout de ceux de la première. « Or, cette symptomatologie différente est un argument des plus puissants en faveur de la simulation, car dans la folie intermittente, chacun le sait, les mêmes symptômes se montrent invariablement. D'autres manifestations plus graves peuvent venir s'ajouter aux premières quand la maladie tend à s'accentuer, mais toutes celles qui ont une première fois fait leur apparition se rencontrent à chaque nouvelle poussée avec une ténacité désespérante. »

La logorrhée de E... n'était pas celle de la manie. «L'incohérence maniaque, en effet, comme l'a fort bien fait ressortir M. Falret, est plus apparente que réelle, elle tient uniquement à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation, et à ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l'observation; il y a toujours, dans ce pêle-mêle, un aide caché qu'il faut rechercher et qu'une observation approfondie fait souvent découvrir. Le docteur DARNIS dit que l'incohérence de E... portait surtout sur les mots et que son délire consistait dans une association de locutions sans liens entre elles et était plutôt caractéristique d'une démence avancée que d'une manie aiguë. D'un autre côté, il ne put jamais déterminer chez

elle, ces brusques revirements que l'audition d'un mot ou la vue d'un objet amène chez les malades de cette catégorie. »

De son côté, « l'agitation lui parut, non seulement pas en accord avec les paroles émises, mais encore composée d'une série de mouvements désordonnés, n'ayant aucun ensemble», ce qui est en désaccord avec ce qui existe dans la manie.

D'autres désaccords existaient dans les moments de manifestation de la folie et dans la fatigue. E... s'accordait des heures de repos, ses plus grandes manifestations avaient lieu au moment des visites ou lorsqu'elle pouvait être le mieux aperçue des infirmières du quartier. De plus, au bout de deux nuits et trois jours d'agitation, la fatigue fut telle que E... s'endormit d'un profond sommeil et se réveilla quinze heures après.

Si aux incorrections précédentes on ajoute ce fait que le mobile qui avait poussé E... à accuser X... n'avait rien de pathologique, on est forcément amené au diagnostic de simulation. La prétendue aliénation mentale de E... ne pouvait être, en effet, considérée que « comme un assemblage de symptômes sans lien entre eux, simulés par une femme qui, ne possédant aucune connaissance en aliénation mentale et ignorant que tout délire a sa logique, se figurait que la folie consiste à débiter des paroles sans suite, à commettre des actes excentriques. »

Ce que je dis de la manie s'adresse aux autres formes cliniques. Prenons, par exemple, la stupidité et revenons à l'observation de Maire, cet homme qui simulait cette forme d'aliénation mentale et dont j'ai indiqué les incorrections d'après les docteurs Bonnet

etBuLARD. Nos confrères, après avoir exposé et discuté ces incorrections, recherchent dans quelle classe pathologique Maire peut être placé ; ils ne trouvent que la stupeur et la démence arrivée à un degré très avancé et montrent qu'il ne saurait être regardé ni comme stupide ni comme dément.

Casper, en présence de Teck, simulant la folie des persécutions (obs. XXXIV), base le diagnostic de simulation sur deux incorrections incompatibles avec ce genre d'aliénation mentale : sur le début brusque de sa maladie, alors que jamais ce mode de début n'existe dans la folie des persécutions vraie, et sur le fait que Teck se dit être atteint de « manie de la persécution », reconnaissant ainsi être aliéné, chose que le persécuté vrai ne reconnaîtra jamais.

Et ainsi, partout et toujours, peu importe la forme clinique revêtue par la simulation, c'est en étudiant et en discutant chacune des incorrections révélées par l'examen direct et indirect du prévenu, en les groupant et, s'appuyantsur elles, en montrant que les troubles psychiques observés ou indiqués n'ont rien de pathologique, que le médecin arrivera à établir le diagnostic de simulation.

Après avoir constaté des incorrections dans le tableau clinique présenté par le prévenu, il y a donc à faire tout un travail complémentaire d'appréciation, de discussion, de comparaison entre ce qui est et ce qui devrait être si la folie était vraie, et c'est seule-

ment à la suite de ce travail que le diagnostic peut être porté.

Ce diagnostic, suivant les cas, sera celui de la simulation ou, au contraire, celui de folie vraie, selon que les incorrections par leur importance et leur précision imposeront le premier diagnostic, — c'est ce qui a existé dans les observations que j'ai rapportées jusqu'ici — , ou que l'ensemble du tableau clinique imposerale second, comme dans l'observation de X..., dont je parlais tout à l'heure d'après Dagonet. X..., inculpé de détournement et suspecté atteint de folie, présentait, on s'en souvient, des incorrections cliniques, mais une étude attentive convainquit notre confrère que X... était réellement aliéné. Je cite :

Obs. XLIII. — « Pendant tout le temps que nous l'avons observé, X... nous a offert les signes d'une manie chronique avec affaiblissement des facultés, manie remontant déjà à plusieurs années et ayant été méconnuse, dont les symptômes principaux étaient une incohérence très marquée, des hallucinations de la vue et de l'ouïe et des idées prédominantes de persécution.

» Cet individu, qui n'est pas intelligent, n'aurait pu, croyons-nous, simuler pendant un temps aussi prolongé une semblable forme d'aliénation.

» L'expression de sa figure était remarquable et absolument en rapport avec les manifestations délirantes ; sa physionomie portait l'empreinte d'une sorte d'hébétude et de frayeur, les yeux étaient hagards, le malade jetait autour de lui des regards effarés ; cette expression était surtout accentuée lorsqu'il se trouvait plus particulière-

ment sous l'influence de certaines émotions et dans un état de surexcitation....

» Depuis longtemps déjà, il était sujet à ce qu'il appelait des moments d'égarement.

» Sous l'influence de circonstances particulières, d'une grande fatigue, d'un travail excessif, quelquefois pendant la nuit, il éprouvait comme des appréhensions, il croyait qu'on voulait l'empoisonner, qu'on allait le mettre en prison ; d'autres fois, il lui semblait voir près de lui un individu qui lui faisait toute espèce de menaces, enfin il sentait qu'à certains instants sa tête s'égarait. Pour tout ce qui le concerne, il se montre d'une insensibilité et d'une indifférence qui, portées à ce degré, n'existent que chez de véritables aliénés.

» Dans la cellule de Mazas, où il était enfermé avec deux autres détenus, il ne s'était nullement inquiété de savoir ce qu'étaient ces prisonniers, ce qu'ils avaient fait, comment ils s'appelaient.

» Tl sait parfaitement qu'il est à Sainte-Anne, mais peu lui importe qu'il soit à Sainte-Anne ou à Mazas, il se trouve bien ; ce qu'il demande, c'est qu'on le laisse tranquille dans ses occupations habituelles et surtout qu'on ne vienne pas à chaque instant le tourmenter par toutes sortes de questions.

» Il sait qu'il a pris des lettres, soustrait des valeurs, il le regrette, puisqu'on lui dit que cela avait fait du tort aux personnes qui ont été victimes de ces détournements. Les lettres qu'il a dérobées n'étaient pas chargées; il a pu s'approprier 2 à 3 ooo francs, en signant les quittances des billets au porteur qui s'y trouvaient incluses. Il convient que c'était un faux, et qu'il faisait mal, puisqu'on le lui dit; il ne sait pas dans quel but il a commis tous ces vols, il a

acheté divers effets qui n'ont d'ailleurs pas servi à son usage personnel, par exemple, du linge, des vêtements qu'il a distribués à de pauvres gens et, en effet, il a bon cœur, il partage volontiers ce qu'il a avec les malades qui l'entourent; il se rappelle aussi avoir perdu une lettre chargée qu'il a dû rembourser....

»... Si on lui pose des questions avec trop d'insistance, il s'impatiente, devient de mauvaise humeur et dit, d'un ton irrité, qu'il veut retourner à Mazas, qu'on le tracasse trop ici, il ne demande pas mieux que d'être jugé et condamné, cela lui est égal, pourvu que cela finisse; il vaudrait mieux que Dieu le reprenne; après tout, ce n'est pas lui qui a couru après le mal, puis il prononce les paroles les plus incohérentes.

» Cette incohérence habituelle est surtout remarquable dans les moments d'excitation maniaque auxquels le malade est sujet de temps à autre ; on y retrouve, en outre, les idées de persécution et les hallucinations dont nous avons déjà parlé, et qui ne laissent subsister aucune espèce de doute. X... se plaint alors qu'on court après lui, il y a des gens qui se cachent et qui veulent lui faire du mal, on veut lui tomber sur le dos, il entend le hurlement des chiens, des voix de toutes sortes, comme si des gens se battaient, on veut le fusiller, comme on a voulu le faire sous la Commune.

» Ces accès d'excitation maniaque présentent toujours les mêmes formes, et s'accompagnent constamment d'hallucinations de même nature...

y... Il a vu du feu toute la nuit, il a entendu aboyer les chiens, etc.. Ces hallucinations sont le réveil et la reproduction de sensations pénibles, antérieurement éprouvées; c'est une réminiscence des frayeurs que lui ont fait ressentir

les bandes de chiens qu'il a rencontrées en Crimée, et les événements de la Commune.

» Ce sentiment de frayeur est chez lui le caractère prédo minant du délire. Sa femme nous rapporte elle-même, quà diverses reprises, il était rentré à la maison, dans un état de terreur excessive; il racontait que les sergents de ville l'avaient poursuivi, qu'il s'était sauvé en courant pour leur échapper, qu'il avait même été obligé de se cacher, etc.

» L'incohérence est chez lui un autre symptôme caractéristique, elle indique l'impossibilité où il se trouve de fixer son attention, de réfléchir à la plupart des questions qu'on lui adresse; ses réponses deviennent plus justes et plus précises lorsqu'on parvient momentanément à fixer son attention.

» Si, par exemple, on lui demande quelques renseignements sur sa famille, il répond que sa sœur a une demidouzaine d'enfants ; si on insiste; et si on l'oblige à préciser sa réponse, il dit qu'en effet, sa sœur n'a que trois enfants, un garçon et deux filles ; si on lui demande l'âge de la dernière fille, il répond qu'elle a trois ans; lorsqu'on lui affirme qu'elle a six ans, il dit d'un ton assez indifférent : « Elle est bien petite pour avoir cet âge ».

« Ses lettres sont extrêmement incohérentes et sont l'exacte reproduction de sa conversation habituelle et des idées de persécution qui le dominent. Il les écrit sans le moindre effort, sans la plus légère fatigue et pour ainsi dire tout naturellement. Il suffit pour cela de le prendre dans un moment favorable et de faire appel à sa bonne volonté ; on obtient alors de lui ce que l'on peut désirer.

» Nous ne pouvons admettre que cet homme puisse, dans de telles conditions, simuler et écrire instantanément des lettres présentant ce caractère d'incohérence. Sans rappe-

DIAGNOSTIC 24f>

1er l'inintelligence de notre malade, nous insistons sur ce fait qui nous a toujours frappé et qui est un signe diagnostique important.

» Rien n'est, en effet, plus difficile que de tracer, au courant de la plume, une lettre incohérente, d'une certaine étendue et sans y être préparé ; c'est là une expérience que chacun peut faire facilement.

» X... ne prête nulle attention à ce qui se passe autour de lui, rien n'attire sa curiosité. Il ne peut non plus, à moins qu'on ne l'oblige à réfléchir, ce qui d'ailleurs est fort difficile à obtenir, indiquer le jour de la semaine ou la date exacte du mois; ainsi il dit jeudi au lieu de mercredi, le 10 au lieu du 1.5, etc. Il est impossible d'avoir avec lui une conversation suivie, même pendant quelques instants; ce sont des phrases détachées, sans aucune espèce de lien entre elles, exprimant les mêmes idées de persécution ; on conspire contre lui, de tous côtés on tient sur lui de mauvais propos, on est toute la journée après lui; on le fusillera... on veut lui arracher les cheveux, le tirer par les pieds, c'est un rouge qui commande tout le monde. D'autres fois il prétend que M. Thiers va fermer le passage de la cuisine, on va l'empoisonner, sa fille n'existe plus, on l'a brûlée, etc. ».

Tous ces symptômes essentiellement cliniques que révèle l'observation directe de X. ., les renseignements les montrent remonter déjà haut ; par suite, ils doivent être considérés comme réellement pathologiques, comme relevant d'une folie vraie et non d'une folie simulée.

Le diagnostic de simulation est donc l'aboutissant d'une longue et patiente étude, ayant pour but de dégager les incorrections offertes par l'examen

direct et indirect du prévenu; d'étudier ces incorrections en elles-mêmes et dans leurs rapports, soit avec la folie en général, soit avec la forme clinique simulée ; de discuter leur valeur diagnostique ; puis les groupant et, comparant ce qui est avec ce qui devrait être si la folie était vraie, d'arriver au diagnostic.

Je voudrais espérer avoir dans ce qui précède étudié convenablement ces diverses étapes et montré au médecin, d'une manière suffisamment précise, le chemin à parcourir depuis le moment où des doutes naissent dans son esprit, jusqu'à celui où il est amené à établir un diagnostic ferme.

Ce chemin n'est pas toujours facile, il est très souvent abrupte ; parfois même, il est si mal tracé qu'on l'aperçoit à peine ou qu'on ne l'aperçoit même pas. Gilbert simule si bien, que Marc croit qu'il est réellement fou ; ce n'est que plusieurs années après que Snell se demande si le prévenu qu'il avait eu à examiner ne simulait pas.

Ce sont ces difficultés qui m'ont conduit à étudier la folie simulée.

Je ne me dissimule nullement l'incomplet de mon étude, qui n'a d'ailleurs d'autre prétention que de fournir au médecin, aux prises avec le difficile problème de la simulation, un fil conducteur lui permettant de parcourir la route qu'il a à parcourir pour dépister et diagnostiquer la simulation.

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