‹ La simulation de la folieChapitre 8 sur 48 · DANS L'HISTOIRE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DANS L'HISTOIRE EN GÉNÉRAL

la guerre de Troie. Il attela ensemble un cheval et un bœuf et sema du sel au lieu de blé dans ses champs. On sait comment Palmide dévoila cette feinte; il plaça le fils d'Ulysse devant la charrue que conduisait celui-ci ; le père détourna son attelage.

Solon (i), pour décider le peuple à rapporter un décret qu'il regardait comme honteux pour la République, simule la folie; il sort de chez lui dans un costume et avec des gestes indiquant le désordre de son esprit, mais la fraude se dévoile par la sagesse et le patriotisme de son discours.

Brutus (2) contrefait l'imbécile pour échapper aux défiances de Tarquin.

La simulation de la folie s'est poursuivie à travers les âges ; Shakespeare la portait même au théâtre à la fin du seizième siècle avec le drame d'Hamlet, dont le héros est un simulateur.

Shakespeare a soin de nous avertir, dès la scène du spectre, qu'Hamlet simule, alors que celui-ci fait jurer à ses amis de ne jamais rien dévoiler de ce qu'ils ont vu, quelque bizarre et étrange que puisse leur paraître sa conduite dans l'avenir, «car il se peut, dit-il, que, plus tard, je juge convenable d'affecter une allure fantasque».

Mais si on étudie de plus près le personnage d'Hamlet, du moins dans la forme définitive que lui a

(1) Plutarque. Vie de Solo», 80.

(2) Tite Live. Lib. I, § 5G.

donnée Shakespeare, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il n'est pas seulement un simulateur, mais aussi un malade de l'esprit ; il est atteint de délire mélancolique, d'aucuns diraient de folie avec conscience et la plupart des médecins d'aujourd'hui, de neurasthénie, terme vague qui cache tant de choses et trop souvent l'ignorance. C'est un déprimé mélancolique qui, en temps ordinaire, conserve toute sa raison, mais verse volontiers dans le délire et apparaît alors comme un véritable aliéné.

Le personnage d'Hamlet, envisagé au point de vue médical, se présente donc sous un double aspect, comme un malade de l'esprit et comme un simulateur. Or, cette association se retrouve en médecine ; Hamlet réalise un type clinique existant réellement, mais que l'observation devait dégager seulement trois siècles plus tard, le type de V aliéné simulateur, que nous aurons à étudier dans la suite.

Son étude appartient donc au médecin (i) et tout spécialement au médecin s'occupant de simulation de la folie. L'importance de ce personnage en littérature d'une part, et, d'autre part, le génie de Shakes-

(1) Je ne suis pas le premier qui envisage Hamlet au point de vue médical : plusieurs médecins anglais l'ont étudié sous ce jour. On trouvera un résumé de leurs travaux fait par Brierre de BoiSMONTdans les Annales, médico-psychotogiques (Année 1868, t. XII, p. 329). Jene m'occuperai pas de ces travaux, et me contenterai de montrer Hamlet tel qu'il m'apparaît.

peare, rendent difficile, sinon impossible de ne pas aborder cette étude dans un travail consacré à la simulation. Nous l'aborderons donc, et nous envisagerons successivement Hamlet comme un malade de l'esprit et comme un simulateur.

Le personnage d'Hamlet étudié au point de vue pathologique. — Durant toute la pièce, Hamlet se présente à nous comme un mélancolique ; tout dans son habitude extérieure indique la tristesse, et une tristesse profonde, jusqu'à son regard fixé à terre et semblant, suivant l'expression du roi, «chercher son père dans la poussière ».

Cette tristesse a comme point de départ une cause naturelle, la mort rapide et tragique de son père et la conduite de sa mère, qui se remarie quelques semaines seulement après cette mort. Cette conduite répugnante le blesse profondément, il ne peut la comprendre et il se demande avec effroi si elle ne cache pas quelque chose.

Toutefois , pour si naturelles qu'en soient les causes , la tristesse d'Hamlet est déjà exagérée, il ne peut s'en dégager et le souvenir de son père l'absorbe tellement et est si vivace chez lui que, suivant son expression, il revoit celui-ci « avec les yeux de l'âme ». Cependant, quoique profonde, cette tristesse ne peut encore être considérée comme pathologique, et si, à ce moment déjà, des idées de suicide naissent dans son esprit, ces idées sont celles que

peut avoir un homme accablé par quelque chagrin, elles sont fugaces et disparaissent bientôt, emportées par l'idée même qui les a fait naître ; la preuve en est dans le monologue suivant :

« Ah ! si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée ! si l'Éternel n'avait pas dirigé ses canons contre le suicide !... O Dieu ! ô Dieu ! combien pesantes, usées, plates et stériles me semblent toutes les jouissances de ce monde ! Fi de la vie ! ah ! fi, c'est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine; une végétation fétide et grossière est tout ce qui l'occupe. Que les choses en soient venues là depuis deux mois seulement qu'il est mort!... Non, non, pas même deux mois! Un roi si excellent qui était à celui-ci (son beau-père) ce qu'Hypérion est à un satyre ; si tendre pour ma mère qu'il ne voulait pas permettre aux vents du ciel d'atteindre trop rudement son visage. Ciel et terre ! faut-il que je me souvienne? Quoi? elle se pendait à lui, comme si ses désirs grandissaient en se rassassiant. Et pourtant en un mois... Ne pensons pas à cela... Fragilité, ton nom est femme! En un petit mois, avant d'avoir usé les souliers avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, comme Niobé, toute en pleurs. Eh quoi ! elle, elle-même ! O ciel ! une bête qui n'a pas de réflexion aurait gardé le deuil plus longtemps... Mariée avec mon oncle, le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père que moi à Hercule ; en un mois ! avant même que le sel de ses larmes menteuses ait cessé d'irriter ses yeux rougis, elle s'est mariée ! O ardeur criminelle ! courir avec une telle vivacité à des draps incestueux? C'est une mauvaise action qui ne peut mener à rien de bon.

Mais brise-toi mon cœur! car il faut que je retienne ma langue » (i).

Mais voici que le spectre de son père apparaît à Hamlet Cette apparition, j'ai hâte de le dire, n'a rien de pathologique ; à l'époque où vivait Shakespeare, la croyance que les morts pouvaient sortir de leurs tombeaux, errer dans la nuit et visiter les vivants, était générale ; on n'a pour s'en convaincre qu'à lire, en particulier, l'ouvrage que Calmeil (2) a consacré à la folie aux quinzième, seizième, dixseptième et dix-huitième siècles. D'ailleurs, le spectre de l'ancien roi de Danemark n'apparaît pas à Hamlet seul, mais à plusieurs autres personnes, et cela à différentes reprises. Toutefois, si cette apparition ne peut être considérée comme pathologique, elle fait une profonde impression sur l'esprit d'Hamlet. Elle précise des doutes jusque-là vagues et l'amène à admettre à peu près certainement que son père a été tué par le roi actuel, de connivence en cela avec sa mère. De là une exagération de sa tristesse qui passe nettement à l'état pathologique et devient une véritable dépression mélancolique.

Nous retrouvons, en effet, à partir de ce moment,

(1) Œuvres complètes de Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo. Paris 1873, t. I, p. 217-218.

(2) L.-P. Calmeil. De la Folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire depuis la renaissance des sciences en Europe jusqu'au dix-neuvième siècle. Paris, 1845.

dans l'état psychique d'Hamlet, les principaux caractères de cet état morbide : cette manière de sentir, si clinique qui fait que toutes les impressions venant de l'extérieur, même celles qui devraient être le plus agréables, sont ressenties tristement ; des rémissions et des exacerbations avec parfois des crises délirantes ; des idées de suicide plus ou moins pressantes ; enfin, la conservation de l'intelligence malgré Pendeuillement de la sensibilité morale.

Reprenons chacun de ces points en les démontrant par des citations :

i° Hamlet ressent tristement les impressions

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