Mémoires cC outre-tombe^ t. II, p
Quoi qu'on ait dit, Fauteur du Génie du Christianisme n'a cessé de parler et de vivre, en Chateaubriand, jusqu'à sa dernière heure; à aucun moment l'auteur de YEssai ne s'est réveillé. Les témoignages contraires que l'on apporte sont sans autorité ou sans signification.
On raconte, par exemple, que secrétaire d'ambassade à Rome, en 1803, il voulut donner le nom d'Atala à une enfant, dont il avait accepté d'être parrain. Le prêtre s'y refusa, objectant qu'il ne connaissait pas cette nouvelle sainte. Le jeune diplomate s'obstina ; il crut devoir se plaindre au « cardinal-gouvernant », qui trouva le refus légitime. Chateaubriand en fut surpris et vivement blessé d'avoir tort ; il aurait dit au cardinal :
« Entre nous, Votre Éminence doit bien savoir que d*Atala à toutes les autres saintes il n'y a pas grande différence. »
On peut être sûr qu'il n'a pas commis une telle sottise. Il aurait fallu qu'il fût dénué de tout bon sens pour mettre au rang des personnages légendaires, comme Atala, toutes les saintes et tous les saints, sainte Clotilde, comme sainte Jeanne de Chantai ou sainte Elisabeth de Hongrie, saint Augustin comme saint François d'Assise, son patron vénéré, dont il célébrait la fête et qu'il ne nommait jamais qu'avec un respect mêlé d'une sorte d'amour.
A-t-il répondu, — ce qui suffisait à sa défense —
qii'Atala n'était pas moins authentique que certains personnages obscurs du calendrier, le mot n'irait pas sans quelque irrévérence, et son dépit l'expliquerait sans qu'on fût autorisé à incriminer sa foi.
Mais ce qui paraît beaucoup plus probable, c'est
que cette histoire est un conte. Elle est tirée du
Mémorial de Sainte- Hélène^. Le narrateur qui la
raconte là n'est pas nommé. Et cet anonyme
s'appuie sur d'autres anonymes. Car il assure que
le récit a été « recueilli — est-ce par lui-même,
est-ce encore par quelque autre inconnu ? — d'un
des successeurs de M. de Chateaubriand à la légation
de Rome». Ainsi ce successeur, qu'on ne désigne
pas autrement, n'était pas encore à Rome lors de
l'événement ; il aurait donc été obligé de l'apprendre
lui-même de quelqu'un, que nous connaissons encore
moins que lui, et qui l'avait appris à son tour on ne
sait de qui ni comment.
Voilà une source bien sûre, pour une parole qui ne peut avoir d'intérêt que si elle est rapportée textuellement! Mais le fond même doit être faux. Non seulement le narrateur du Mémorial était luimême assez en défiance pour déclarer qu'il ne pouvait «.garantir précisément >> cette petite aventure, mais l'Empereur, que l'historiette amusa beaucoup, paraît-il, avoua l'entendre pour la première fois. Il n'en avait donc rien su par le cardinal Fesch, son oncle, alors ambassadeur à Rome. Or celui-ci, qui était en guerre ouverte avec son subordonné et ne