Génie du Christianisme ^ IV, liv. Vï, chap. ii
ROLE DU CHRISTIANISME DANS LE MONDE 2il
•estitution des sociétés, qui suivit la chute des peuples antiques et Tinvasion des barbares, que seraient devenus nos pères sans Tjùglise?
« L'Europe entière n'avait ni chemins ni auberges ; ses forêts étaient remplies de voleurs et d'assassins; ses lois étaient impuissantes, ou plutôt il n'y avait point de lois : la Religion seule, comme une grande colonne élevée au milieu des ruines gothiques, offrait des abris et un point de communication aux hommes ^ »
Alors tous les monastèjres sont des hôtelleries ouvertes aux passants au nom de la Religion, et on voit parfois des princes servir de leurs mains des inconnus qui sont venus y chercher gratuitement un asile.
Quand parurent ces descriptions éloquentes, la philosophie sceptique ne songea pas à y contredire,, elle en reconnut même la vérité : « L'abondance et l'hospitalité généreuse dont on jouissait dans les abbayes, dans les grands monastères, tout cela^ disait-elle, est indubitable. Le monde, le siècle, avaient fort à s'en louer, mais (qu'on remarque bien cette réserve !) mais le christianisme, la morale, l'exemple^? »
En vérité, l'Église n'est pas assez reconnaissante à certains de ses ennemis de tout le zèle qu'ils témoignent en sa faveur, pour sauvegarder contre elle-même ses véritables intérêts. Comment ne pas être frappé de la générosité et de la religion de celui-ci, qui, obligé de reconnaître les avantages dont
1. Génie du Christianisme, IV, liv. VI, ch. viii. 2 Ginguené, loc. citât.
une institution ecclésiastique fut la source pour le monde, la regrette cependant et la blâme, à cause du pur esprit de TEvangile, qui a bien pu y perdre quelque chose !
On voit que ce n'est pas seulement dans la fable que les loups s'habillent en bergers. Les vers de La Fontaine viennent d'eux-mêmes à la pensée :
Quiconque est loup agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup.
Si ce n'est pas le plus certain, toujours du moins est-ce plus loyal que de prendre le hoqueton pour faire la guerre au troupeau.
Quoi qu'il en soit, la société a profité largement des bienfaits de TÉglise. On chercherait en vain depuis l'Evangile une misère humaine qui soit restée sans secours et même qui n'ait pas eu son hospice. Et c'est vraiment un beau spectacle que cette multitude dévouée, choisie dans ce que le monde a de meilleur, nobles ou roturiers, filles de roi ou filles du peuple, travaillant de toutes parts, au nom de Jésus-Christ, à chasser le mal de la terre, ou du moins à diminuer son empire et à guérir de ses atteintes.
Entre tous ces bienfaiteurs des hommes, on dirait qu'il y a comme une émulation de dévouement, une sainte rivalité de sacrifice. La Religion, qui les inspire et les envoie, sourit à leur zèle et semble leur dire : « Courage, mes enfants, courage ! Soyez plus prompts que les maux dans la carrière de la vie* ; Dieu vous regarde et vous bénit. »