‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 109 sur 185 · Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. xi · texte numérisé non relu

Génie du Christianisme, IV, liv. VI, chap. xi

gerrae dans notre nature et qui s'y développe d'une manière spontanée et fatale.

Or, d'une part, où prenons-nous le droit de prêter à Dieu un dessein, dont il n'a pas daigné nous instruire et que ses actes ne révèlent pas plus que sa parole? D'autre part, si la nature humaine, comme M""® de Staël paraît le croire, produit d'ellemême le progrès par une sorte de fécondité essentielle, comment expliquer qu'elle cesse parfois d'agir, et que l'humanité reste stationnai re ou même qu'elle recule? On dit, par exemple, qu'elle a interrompu sa marche en avant du vi® siècle au x*. La nature humaine avait-elle donc cessé d'être ellemême en ce temps-là ?

Que devenait-elle? Que faisait-elle? Que si l'on répond en objectant des forces contraires, qui ont paralysé son action, c'est convenir, par le fait même, que son action en ce sens n'est pas infaillible, qu'elle a lieu ou n'a pas lieu suivant que les circonstances la favorisent ou la gênent, c'est*à-dire que cette loi n'a rien de nécessaire, et par conséquent qne ce n'est pas une loi. Du reste, dès lors que son inaction peut durer quatre siècles, comme M""* de Staël l'assure, pourquoi ne durerait-elle pas davantage, mille ans par exemple, ou deux mille ans, ou plus encore? Sur quoi s'appuyer pour lui assigner une limite? Les circonstances qui l'ont amenée et maintenue pendant quatre cents ans peuvent persévérer encore ou ne disparaître que pour revenir. La seule raison qu'il soit possible d'apporter, c'est qu'il est nécessaire que le monde avance en définitive. Misa de raisonner ainsi ne voit-on pas que ce serait

défendre la théorie par la théorie même et heurter de front toute logique ?

Et quel système que celui qui oblige, si on l'applique simplement, à mettre dans Testime la littérature de Rome avant la littérature d'Athènes, et la poésie du Bas-Empire avant la poésie d'Homère!

Mais enfin, dans ce mouvement du monde, quoi qu'il faille penser de la manière dont elle en comprend l'ensemble, M""° de Staël fait une place à part au Christianisme. Elle déclare qu'elle eût mieux aimé voir la philosophie, pour qui sont toutes ses préférences, ranimer elle-même le culte de la vertu parmi les hommes et donner le branle à la raison épuisée. Mais elle avoue en même temps que la philosophie était impuissante pour cette grande tâche, et que le Christianisme Ta heureusement suppléée : c'est lui qui a renouvelé l'impulsion de l'esprit défaillante, qui a mis le monde en marche et l'a poussé en avant : « Les progrès de l'humanité viennent de lui. »

En France surtout son action a été profonde et extrêmement bienfaisante ; c'est le Génie du Christianisme qui en fait la remarque. Non seulement nos lois doivent beaucoup au droit canonique et, d'une manière générale, à l'influence des idées religieuses, mais cette influence ne pouvait qu'être heureuse dans le gouvernement, étant donné notre caractère national ; car il en est des constitutions comme de la nature, dont « l'énergie paraît résider dans la loi générale des contrastes ». En jolis

gnant « la violence à la violence ou la faiblesse à la faiblesse », loin de former quelque chose qui soit capable de vivre, « on détruit par excès ou par défaut. La théocratie ne fut pas bonne aux Égyptiens : elle les asservit sans leur donner les vertus qui leur manquaient ; c'était une nation pacifique : il leur fallait des institutions militaires ».

Pour les Français, au contraire, peuple fier, prompt, impétueux, ils ne pouvaient c[ue se trouver bien de l'influence modératrice de TEglise dans les corps politiques de leur pays, et ils étaient défendus en même temps contre toute éventualité d'une théocratie asservissante par leur caractère bouillant, ami de la bataille, et cette indépendance native, qui leur rend insupportables toutes les chaînes*.

On sait que Montesquieu a soutenu contre Bayle que les enseignements « du Christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques- », principes essentiels cependant dans ces gouvernements respectifs, ressorts nécessaires qui les font mouvoir et vivre ^.

Mais de fait, selon YEsprit des lois, le service que la Religion chrétienne a rendu à la société civile tient surtout à l'action qu'elle a exercée sur le prince. La douceur est trop recommandée par l'Evangile pour qu'il n'en soit point passé, dans les idées et dans les mœurs, quelque chose qui fait

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