Dict.phil.y Histoire
restent toujours un peu suspectes, surtout si le conteur semble vraiment trop s'y complaire. Il en est de lui alors comme de ces perpétuels médisants, grands fureteurs et nouvellistes intarissables, qu'on écoute peut-être volontiers et non sans quelque plaisir, mais dont on ne prend guère au sérieux le malveillant bavardage. Qui donc, écrivant l'histoire, aurait jamais la tentation de puiser à cette source?
A propos de Chateaubriand et son groupe^ certains écrivains sévères ont parlé avec irrévérence de la manie de l'auteur pour les anecdotes. D'après eux, quand Sainte-Beuve en trouve d'authentiques, il leur fait un accueil empressé, et il excelle à leur donner du piquant. Mais, s'il en manque, il n'est pas de ces sots scrupuleux, qui n'osent se permettre sinon d'en inventer de toutes pièces, du moins d'aller en chercher n'importe où, à la condition d'en dissimuler Torigine, qui en trahirait l'incertitude et leur enlèverait toute autorité.
Que ces lecteurs inquiets aient raison, ou qu'ils aient tort, il n'importe. Ce qu'il faut constater, c'est qu'ils sont en défiance : état d'esprit regrettable pour l'auteur qui le fait naître, et que ces révélations Intempérantes produisent tout naturellement. Dès lors, de quelle lumière peuvent-elles éclairer ceux qui cherchent à se faire sérieusement une opinion? lis n'osent s'en autoriser, les jugeant incertaines. A quoi donc sont-elles bonnes? A quoi servent-elles? A moins qu'on ne regarde comme un profit les vagues soupçons qu'elles répandent sur le caractère d'hommes célèbres, dont le talent honore l'humanité.
20 SAIME-BEUVK ET CHATEAUBRIAND
Les nouvellistes qui les propagent sont vraiment trop sujets à caution : personne n'est tenu de les croire sur parole, particulièrement si leurs récits tournent à la satisfaction d'une de leurs rancunes, ou à rhonneur d'une idée qui leur est chère. On peut toujours craindre alors qu'ils ne les aient arrangés à leur guise et tirés dans leur sens.
Mais en les supposant même incapables de cette faiblesse, combien est petite souvent l'autorité de ce qu'ils racontent! Si la médisance a passé par plusieurs bouches, il est bien difficile de savoir exactement ce qu'elle était à l'origine; car c'est d'elle, plus encore que de la renommée en général, qu'on peut dire qu'elle grandit et se développe, à mesure qu'elle marche. Vires acqiiirit eundo^.
On se rappelle la page éloquente de Beaumarchais sur la calomnie, dans le Barbier de Séville ; elle est vraie aussi de la médisance :
« D'abord un bruit léger, et rasant le sol comme hirondelle avant VorBige, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse à l'oreille adroitement. Le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche, il va le diable; puis, tout à coup, je ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclaire et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus