‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 114 sur 185 · Etudes histonques^ préface; Œuvres^ IX, p · texte numérisé non relu

Etudes histonques^ préface; Œuvres^ IX, p

caressé le rêve de vivre à l'étranger ; seulement les rentes nécessaires lui manquaient. L'acquéreur de ses œuvres lui avait fait à peu près banqueroute et ses dettes l'empêchaient de trouver quelqu'un, qui consentit à lui prêter. Mais sa dernière brochure, de la Restauration et de la Monaixhie élective^ lui ayant procuré quelque argent, il mit sa maison de la rue d'Enfer en vente, et il partit avec M"" de Chateaubriand. 11 a noté ses impressions de voyage, et ses notes sont pleines d'intérêt. Le voici près du château habité autrefois par Voltaire. Cette solitude silencieuse lui rappelle tout de suite la brièveté de nos jours et l'irrémédiable misère de la vie. On sait que cette pensée lui était familière. C'était un poète à l'âme élevée, aux regards profonds, pour qui un rayon de Tinfini, toujours présent à ses yeux, projetait de loin sur tout ce qui passe une clarté mélancolique, qui en éteignait l'éclat.

« J'ai découvert derrière Ferney une étroite vallée où coule un filet d'eau de sept à huit pouces de profondeur ; ce ruisselet lave la racine de quelques saules, se cache çà et là sous des plaques de cresson et fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile du silence tout contre sa retentissante maison ? Non, sans doute. Eh bien, l'eau est là ; elle fuit encore ; je ne sais pas son nom ; elle n'en a peut-être pas : les jours de Voltaire se sont écoulés ; seulement sa renommée fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite terre, comme ce ruisselet se fait entendre à une douzaine de pas de ses bords. »

Mais ce qui le frappe plus encore que la vanité de ce que nous appelons la gloire dans cette patrie d'un écrivain qui a rempli tout un siècle de son influence et de son nom, c'est la folie de la guerre qu'il osa faire au Christianisme. Que Voltaire n'ait pas eu le bonheur de croire à la divinité de la Religion chrétienne comme Pascal et Bossuet, c'est affaire entre sa conscience et Dieu. Mais du moins aurait-il dû être arrêté dans sa longue lutte contre elle par la considération des bienfaits qu'elle a > semés dans le monde et dont il jouissait lui-même.

Chateaubriand ne s'explique point que le philosophe de Femey n'ait pas su reconnaître le grand rôle historique de l'Eglise, Il revient sur ce rôle qu'il a retracé, on l'a vu, devant le public ; il y revient dans ces pages confidentielles oîi il ne parle plus qu'à lui-même, où il parle du moins à la postérité du fond de la tombe, et « comme assis sur son cercueil». Or il en dit précisément ce qu'on peut en lire ailleurs dans les Études historicités ou le Génie dit Chris tianistne :

« Une chose m'étonne toujours quand je pense à Voltaire : avec un esprit supérieur, raisonnable, éclairé, il est resté complètement étranger au Christianisme ; jamais il n'a vu ce que chacun voit : que l'établissement de l'Évangile, à ne considérer que le rapport humain, est la plus grande révolution qui se soit opérée sur la terre. Il est vrai de dire qu'au siècle de Voltaire cette idée n'était venue dans la tête de personne. Les théologiens défendaient le Christianisme comme un fait accompli, comme une vérité fondée sur des lois

émanées de Tautorité spirituelle et temporelle ;les philosophes Tattaquaient comme un abus venu des prêtres et des rois ; ils n'allaient pas plus loin que cela. Je ne doute pas que, si Ton eût présenté tout à coup à Voltaire Tautre côté de la question, son intelligence lucide et prompte n'en eût été frappée. On rougit de la manière mesquine et bornée dont il traitait un sujet qui n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction de la morale, un principe nouveau de société, un autre droit des gens, un autre ordre d'idées, le changement total de l'humanité. Malheureusement le grand écrivain, qui se perd en répandant des idées funestes, entraîne beaucoup d'esprits d'une moindre étendue dans sa chute : il ressemble à ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau desquels on immolait des esclaves* ».

Voilà certes une noble et riche image ! Chateaubriand fait un beau convoi à la philosophie religieuse de Voltaire, il l'ensevelit dans un linceul de pourpre. On sent l'homme d'une époque dont Voltaire était roi. Cette page, qui condamne Voltaire, respire l'admiration : elle est encore un hommage. Mais c'était déjà beaucoup, en ce temps-là, que Chateaubriand osât l'écrire :

Le voltairianisme avait toutes les faveurs de la mode, et il fallait du courage pour ne pas brûler de l'encens devant l'idole. Ce culte nouveau avait bien ses impies. Musset en était, si l'on en juge par l'apostrophe célèbre de Rolla,

Mais ce n'était là qu'un cri de révolte isolé, le

Page 1