Mémoires d* outre-tombe, t. V, p
cri d'une âme qui, souffrant du scepticisme que Voltaire a contribué à répandre, se retournait vers Fauteur de son mal pour le maudire. Généralement on était fier de se donner pour voltairien.
Et c'est ce qui ajoute une valeur nouvelle à la protestation de Chateaubriand. Toute la renommée de l'écrivain philosophe, toute l'estime dont jouissaient ses opinions, n'ont pas empêché le voyageur qui visitait sa demeure de célébrer, avec reconnaissance, les grands services sociaux de la religion qu'il combattit, sous l'ombre même de ce château de Ferney dont les échos devaient blasphémer encore.
C'est qu'il y croyait fermement; et il était trop jaloux de son indépendance, pour faire sa cour à une illustre mémoire en trahissant sa pensée, ou même en la dissimulant.
§ II. — Mission sociale du Christianisme
DANS LE PRÉSENT ET DANS l' AVENIR
Il n'a pas caché davantage que la mission sociale du Christianisme n'est pas épuisée, à ses yeux, par ce qu'il a fait ou inspiré dans le passé : c'est lui qui est la grande ressource du monde dans les difficultés de l'avenir.
« L'avenir ! dit -on ; mais Chateaubriand ne comptait sur aucun avenir pour l'Église ; il la jugeait destinée à une ruine prochaine. On n'en peut douter, après les confidences qu'il a faites et que Sis- .mondi a entendues et conservées. »
11 y a, en effet, dans Sismondi,une page connue,
dont il est facile d'abuser contre les sentiments religieux du brillant apologiste, et qui a ébranlé même de bons esprits. Assez récemment encore, un critique distingué écrivait que, s'il hésitait à voir, en Chateaubriand, un chrétien sincère, c'était à cause des. entretiens dont Sismondi s'est fait l'écho *.
Quels sont donc ces entretiens? Et qu'en faut-il penser?
Sainte-Beuve ne manque pas de les citer, comme on doit s'y attendre. Il est vrai qu'il ne les discute point : c'est sa méthode. Il n'appuie pas; le trait est lancé ; cela suffit ; il fera son chemin tout seul dans l'esprit du lecteur, il n'a besoin d'aucune main pour le conduire. Tout commentaire pourrait ^ême affaiblir l'impression, en obligeant à préciser nettement la pensée; mieux vaut la laisser dans un demi-jour. C'est le genre de lumière, on le sait, dont le doute s'accommode le mieux, et il ne s'agit que de jeter le doute. Le critique fait remarquer seulement, en présentant les Extraits^ que « M. de Sismondi, libéral et protestant » avait « les lumières et aussi quelques-unes des préventions dé son bord 2 ».
Donc ce Genevois, éclairé et prévenu, se trouvant à Paris, en 1813, rencontra Chateaubriand chez M"® de Duras. 11 a noté avec soin, dans son journal, le souvenir de deux conversations, où l'auteur du Génie du Christianisme causa de religion en sa présence. Voici ces notes :
1. ^VMXitiihve^V Evolution de la poésie lyrique, p. 88-89. M. Brunetière parait être revenu depuis de cette impression.
2, Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 386.
« 14 marsl 813. — Chateaubriand considère l'Islamisme comme une branche de la religion chrétienne, dans laquelle cette secte est née, et, en effet, il a raison. 11 observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparaît ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Le rapprochement est frappant, en effet; mais je n'aurais pas osé le faire devant lui, pour ne pas le scandaliser. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été assez étonné de lui trouver l'esprit si libre; et il m'a paru plus spirituel que je ne croyais... »
« 25 mars 1813. — Chateaubriand a parlé de religion chez M""* de Duras; il la ramène sans cesse, et, ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère; il en croit une nécessaire au soutien de l'État ; il aime les souvenirs, et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire; il s'en fait une loi, et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence et beaucoup moins de mauvaise foi que je n'aurais supposé. Sa raison n'est nullement d'accord avec son sentiment, et il écoute les deux; mais il suit bien plus la première lorsqu'il parle et le second lorsqu'il écrit. »
Ce récit contient à la fois des réflexions et des souvenirs : il faut y distinguer avec soin les idées de Chateaubriand, telles qu'elles sont rapportées, et
le commentaire de celui qui les rapporte. C'est au commentaire qu'appartient ce qui est dit sur les inconséquences de Técrivain en matière de foi ; sur la lutte qui existerait, dans son âme, entre le sentiment et la raison ; sur robligation oîi il pense être de croire, sans croire en réalité, quoi qu'il dise; ce qui ne l'empêcherait pas d'ailleurs, paraît-il, d'être sincère, au grand étonnement de son bienveillant interlocuteur, qui, ne l'ayant jamais vu, le tenait d'avance pour un hypocrite.
Sismondi trouve certaines opinions inconciliables avec le dogme catholique, qu'il connaît surtout par ceux qui l'attaquent, et comme Chateaubriand soutient ces opinions, il en conclut que son orthodoxie est fort douteuse : à ses yeux, il est au fond moins catholique qu'il ne voudrait l'être et qu'il ne croit l'être.
On reconnaîtra bien sans doute que ces appréciations personnelles ne peuvent toucher.beaucoup, venant d'un juge peu qualifié pour savoir ce que la Foi de l'Église permet et ce qu'elle défend.
Et, en réalité, il s'est mépris. Le dogme a ses rigueurs, assurément, comme la vérité; mais il laisse à l'esprit plus de jeu que ses adversaires ne supposent; il ne lui mesure pas si parcimonieusement l'espace. Sismondi s'imaginait qu'entre les principes religieux, défendus dans le Génie du Christianisme, et les idées hardies exposées, comme à demi-voix, dans le salon de M"® de Duras, il existait une telle opposition que l'écrivain et le causeur ne semblaient pas être le même homme.
C'était une erreur, et le temps l'a bien montré;
€ar, depuis 1813, Chateaubriand a reproduit dans ses ouvrages les assertions mêmes où Sismondi voyait des confidences compromettantes, réservées à un petit cercle d'intimes.
Et il est même assez étrange que Sainte-Beuve, et d'autres après lui, aient paru attacher tant d'importance à une conversation, entendue en passant et analysée de souvenir, quand les idées, qui en font rintérêt, sont formellement exprimées dans certaines pages de Técrivain; en les prenant là, dans l'expression authentique qu'elles ont reçue, on est tout naturellement plus sûr d'en saisir exactement la portée et d'en connaître les vraies nuances.
Mais que faire? C'est un petit travers de notre nature de préférer à ce qui se produit au grand jour ce qui a l'air de chercher le mystère. L'intérêt est piqué, la curiosité mise en éveil. Les indiscrétions nous plaisent, elles nous attirent, même — et peutêtre surtout — si elles ont quelque apparence de trahison.
Quelles opinions étranges contiennent donc les propos tenus chez ]VP^ de Duras? Qu'est-ce qui a surpris si vivement l'auditeur mal disposé qui entendait Chateaubriand pour la première fois ?
C'est d'abord ce rapprochement inattendu entre la décadence de la Religion, à notre époque, et celle du polythéisme, au temps de Julien l'Apostat. II n'y a pas à chercher ici si la comparaison est ou non justifiée. Chateaubriand l'entendait-il dans un sens hétérodoxe, éprouvait-il le besoin de n'en parler qu'à des initiés, en la dissimulant au public, comme on se cache d'une mauvaise action? Voilà
le point qui importe, et les Études historiques y répondent d'une manière péremptoire : elles tranchent la question.
Nous y lisons, en effet, dès le début, dans la préface : « Le Polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position où le Christianisme se trouve de nos jours*. »
C'est la parole môme qui a ému Sismondi. Or veut-on savoir si elle indique chez son auteur une défaillance de la foi dans le caractère surnaturel du Christianisme ? Qu'on se reporte plus loin à cette page décisive :
« Le voilà expliquant, à Taide du plus beau langage, les idées les plus sublimes, ce Christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Comment Pierre le pêcheur avait-il produit Grégoire le poète, Basile le philosophe Jean Bouche-d'Or l'orateur ? C'est que Jésus-Christ était derrière Pierre l'apôtre et que le Verbe incréé contenait la vertu de la parole humaine ; Fils de Dieu, source de toutes les lumières et de tous biens, il les distribuait à ses serviteurs en proportion des besoins successifs de la société, donnant à propos la simplicité et l'éloquence, la force des mœurs ou la clarté de Tesprit ^ »
Il croyait donc à la divinité du Christianisme, même quand il comparait les luttes qu'il a soutenues dans notre siècle à celles du polythéisme expirant. Encore faut-il bien observer qu'il n'établissait pas une assimilation absolue. Au contraire, il