Ibid., IX, p
faisait des réserves très significatives, qu'il n'aura pas omises sans doute dans le salon de M""' de' Duras, mais qui devaient moins frapper Sismondi, plus attentif naturellement à remarquer au passage et à noter dans son journal ce qui lui paraissait singulier et inattendu dans la bouche d'un apologiste. Il disait donc :
« Le polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position oii le Christianisme se trouve de nos jours, avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hui à substituer au Christianisme, et que, sous Julien, le Christianisme était là tout prêt à remplacer l'ancienne religion. »
Ainsi voilà un point capital ! Le polythéisme de Julien avait un héritier, le Christianisme n'en a pas : il n'y a rien après lui, parce qu'il n'y a rien audessus de lui. S'il était possible qu'un jour il disparût, toute religion disparaîtrait avec lui.
Chateaubriand revient sur cette pensée dans le corps même de son ouvrage *
« Religieusement parlant », dit-il, « on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu'il n'y a rien après le Christianisme. »
Mais enfin le Christianisme peut-il périr sur la terre ?
L'auteur se pose la question, comme une objection qu'il se fait à lui-même, et il y répond par une distinction essentielle :
« Si le Christianisme tombe, comme toute institution que l'homme a touchée et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire? Le mal
est sans remède. — Je ne le pense pas. Le Christianisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel et ne peut périr ; quant à ses relations avec la terre, il n'attend pour se renouveler qu'un grand génie ^ »
Donc à le prendre dans son essence, comme y^eligion, et à regarder Tuniversalité du monde, le Christianisme est immortel, ainsi que Dieu même, dont la force le soutient et dont l'esprit le fait vivre.
Cela, c'est l'enseignement môme de la Foi, que (Chateaubriand reproduit avec une exactitude inattaquable.
Quant à l'influence politique et sociale que la religion chrétienne exercera ou non sur les sociétés modernes, destinées à s'écrouler si son appui leur manque, c'est une question où il n'est pas constamment d'accord avec lui-même. Quelquefois il espère, souvent il craint. Tantôt il compte sur un grand homme, qui remettra la Religion à sa place dans le mouvement du monde, on vient de le voir ;
1. Il dit encore ailleurs, dans le même ouvrage. « La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l'homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle synagogue... Pour jeter un nouvel éclat, le Christianisme n'attend qu'un génie supérieur, venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans une ère nouvelle ; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation. Elle cesse d'être politique, elle devient philosophique, sans cesser d'être divine: son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile. » Préface p. 74-75. Il reconnaît donc, dans le Christianisme, une partie immuable et divine, la doctrine.
OU bien, comme nous le dirons bientôt, nos époques nouvelles lui paraissent avoir tellement besoin des leçons pratiques de TÉvangile qull ne peut s'empocher de croire qu'elles y auront recours d'ellesmêmes; tantôt le spectacle de l'incrédulité triomphante, ou de cette indifférence coupable qui est malheureusement trop répandue, le trouble, le déconcerte et le décourage ; c'est alors que, prophète de malheur, il annonce, suivant le mot de Sismondi, « la chute absolue des nations de l'Europe » comme une conséquence fatale de la chute « des religions qu'elles professent ».
11 a exprimé la même idée à la fin de ses Mémoires, Pour lui, si nous en croyons ce passage, l'Europe est perdue; l'affaiblissement du sentiment religieux a fait naître « les corruptions de l'esprit, bien autrement destructives que celles des sens. Elles n'appartiennent plus à quelques individus pervers, elles sont tombées dans le domaine public.
« Tels hommes seraient humiliés qu'on leur prouvât qu'ils ont une âme, qu'au-delà de cette vie ils trouveront une autre vie ; ils croiraient manquer de fermeté et de force et de génie s'ils ne s'élevaient au-dessus de la pusillanimité de nos pères ; ils adoptent le néant, ou, si vous le voulez, le doute, comme un fait désagréable peutêtre, mais comme une vérité qu'on ne saurait nier. Admirez l'hébétement de notre orgueil!,.. Oui, la société périra ; la liberté, qui pouvait sauver le monde, ne marchera pas, faute de s'appuyer à la Religion ; l'ordre, qui pouvait maintenir la régu-
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larité, ne s'établira pas solidement, parce que l'anarchie des idées le combats »
Assurément ce sont là des pressentiments sinistres, et il est permis de les croire erronés, maintenant surtout que la Religion a repris sa place dans beaucoup d'esprits cultivés, oîi elle était autrefois traitée en étrangère, sinon en ennemie.
Mais enfin, si pessimiste qu'il paraisse, Chateaubriand ne blesse pas Torthodoxie dans son désespoir ; car, prenons-y bien garde! il ne s'agit, dans sa pensée, que d'une partie du monde. C'est un point qui ressort clairement du résumé même que Sismondi a fait de ses paroles, et sur lequel lui-même s'est expliqué plusieurs fois ailleurs avec une netteté qui ne permet aucun doute.
« J'admets », écrivait-il dans ses Méinoires en 1841, « j'admets que des peuples entiers soient voués à la destruction ; j'admets aussi que la foi se dessèche en certains pays ; mais s'il en reste un seul grain, s'il tombe sur un peu de terre, ne fût-ce que dans les débris d'un vase, ce grain lèvera, et une seconde incarnation de l'esprit catholique ranimera la société 2. »
Et quinze ans auparavant, en 1826, dans les notes dont il accompagna la nouvelle édition de VEssai historique^ il disait avec une extrême précision :
La foi pourra changer de pays^ mais elle subsistera toujours selon la parole de Dieu^,