Essai, édition de 1826; Œuvres, t. I, p. 577, en note
Encore une fois, on peut former un plus beau rêve. On peut se représenter la Vérité, emportée par un éternel mouvement de progrès, avançant dans toutes les régions de la terre, sans^ reculer dans aucune : elle fait des conquêtes nouvelles, mais elle ne perd rien des anciennes ; encore qu'elle semble subir çà et là des échecs passagers qui la ramènent un moment en arrière, en définitive elle gagne de toutes parts, elle s'étend, elle monte, pareille à FOcéan, qui envoie ses flots couvrir le rivage : on dirait qu'ils y brisent leur puissance et que, obligés de fuir, ils rentrent en grondant dans leurs abîmes ; mais ce n'est qu'une apparence. Ils reviennent, ils rebondissent, et chaque élan nouveau, chaque vague, les porte plus loin, jusqu'à ce qu'enfin, tout ayant cédé devant eux, ils s'arrêtent et se reposent sur la plage envahie et de toutes parts submergée.
Pourquoi la Vérité ne ressemblerait-elle pas , nécessairement à la marée montante ? Pourquoi ne serait-elle pas un Océan que le flux enflerait sans cesse et qui ne connaîtrait pas de reflux ?
Pourquoi ? C'est le secret de Dieu. Dieu gouverne le monde comme il lui plaît, et il serait ridicule de prétendre que, pour être sages, ses vues doivent toujours paraître conformes aux nôtres. Voilà ce qu'il faut se dire avant tout ! Mais il n'est pas impossible non plus de soulever un coin du voile, qui dérobe le mystère de sa Providence.
Nous sommes libres : nous pouvons accepter le joug de la vérité comme celui de la vertu, ou le repousser, si nous préférons, sauf à rendre compte
plus tard de notre choix. Cette vie n'est qu'une épreuve; elle prépare à l'autre, voilà tout ! Bossuet Ta dit : c'est « un chemin » ; ce n'est pas un terme, un séjour durable, une patrie. Il s'agit de montrer que nous sommes capables de bien faire le voyage et que nous méritons d'arriver au but. La justice de Dieu est assise devant nous, à l'extrémité de la route ; elle nous regarde et nous attend.
Dans le char symbolique où Platon a représenté l'âme, tandis que les passions frémissent et s'emportent comme des chevaux impétueux, la raison est debout sur le siège, d'où elle les contient et les dirige. Tel est l'idéal ; mais, en réalité, ce n'est pas la raison qui tient les rênes, c'est la volonté : la volonté prudente ou folle, courageuse ou lâche, droite ou perverse. Voilà la véritable maîtresse de l'âme et de la vie ! Tout change, suivant qu'elle obéit aux mauvais instincts ou qu'elle les domine. Et malheureusement son penchant la pousse moins à leur résister qu'à leur plaire : elle se fait aisément leur complice. Ils régnent alors sous son nom, ils commandent avec autorité; il peut arriver et il arrive que l'âme tout entière subisse leur impulsion, sans excepter l'intelligence. Malheur alors aux doctrines qui les combattent et les gônent ! Ils soulèvent contre elles la raison et la mènent avec eux à la bataille. Tout les suit, le char est à leur discrétion, ils le conduisent où bon leur semble, jusqu'aux abîmes.
Saint Paul a signalé ce triste état où l'homme est « livré aux pervers désirs de son cœur », maîtres redoutables, dont l'influence est fatale au Vrai en
même temps qu'au Bien. C'est en ce sens que Leibnitz a pu dire à son tour que, si les vérités mathématiques avaient la même portée morale que les vérités religieuses, si elles étaient, elles aussi, un frein pour les mauvais penchants, elles ne seraient pas moins discutées ; beaucoup de libres esprits se flatteraient de défendre la raison en les attaquiant.
On peut donc supposer que, sous Taction de causes diverses agissant de concert, les passions se développent sans mesure chez un peuple, et qu'y prenant un néfaste empire elles parviennent à en chasser la Foi, qui les importune et leur fait la guerre.
Ce serait un malheur, qui devrait passer aussi pour un châtiment. Quant à la vérité elle-même, elle irait porter son flambeau à des âmes plus pures, en qui pourrait mieux pénétrer et se réfléchir sa lumière.
Qu'en réalité il en soit ainsi, Bossuet paraît le croire. Il assure même que « c'est le destin de l'r^iglise. Movebo candelabntm ttnim : Je remuerai votre chandelier, dit Jésus-Christ à l'Eglise d'ciphèse ; je vous ôterai la foi: je le remiie?*ai; il n'éteint pas la lumière ; il la transporte ; elle passe à des climats plus heureux. Malheur, malheur encore une fois à qui la perd ! Mais la lumière va son train, et le soleil achève sa course^ ».
C'est la théorie même que Chateaubriand a reproduite : « La foi pourra changer de pays, mais elle subsistera selon la parole de Dieu. »