Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p
Voici, d'ailleurs^ sur le même point, le sentiment du témoin le plus compétent, le mieux informé, le plus irrécusable. On sait que M™* de Chateaubriand se laissait facilement aller à la peur. Il arriva donc que, plusieurs incendies ayant éclaté à bref intervalle, elle en fut effrayée. C'est à ce propos qu'elle écrivait à la comtesse de Caffarelli (4 août 1846) :
« Je suis charmée que les incendies vous aient quittés ; mais je vois avec peu de plaisir qu'ils nous arrivent ; en voilà déjà une demi-douzaine dans les environs de Paris ; nous sommes heureusement garantis par beaucoup de jardins, où, s'ils nous arrivaient, nous jetterions notre mobilier, qui ne vaut pas grand'chose, et nos personnes, qui ne valent pas mieux. M. de Chateaubriand nie le feu, comme vous savez qu'il nie tout^ hors F Évangile, »
Nous soulignons ce passage, très significatif sous la plume qui l'écrit en se jouant. On connaissait donc, autour de Chateaubriand, cet état de son esprit. On en parlait couramment, dans les occasions les plus indifférentes, comme d'un fait bien établi, certain, incontestable et dont il donnait sans cesse des preuves. Il n'est pas possible de ne pas en tomber d'accord : son scepticisme universel respectait certaines barrières ; il s'arrêtait au seuil du temple.
Que dis-je? Chateaubriand avait même cette tranquille possession de la vérité qui, ne laissant dans l'âme aucune place au doute, aucune ombre, n'y laisse non plus aucun désir de chercher de la lumière : il n'éprouvait pas le besoin de s'éclairer. Un jour, — c'était vers la fin de sa vie, — il était
allé voir M. de Lamennais. Celui-ci, importuné sans doute, comme il arrive, par le souvenir de ce qu'il avait adoré, voulut entamer avec lui une controverse religieuse. — « Ah ! de grâce, mon cher ami », lui dit le visiteur en l'interrompant vivement, « n'engageons point de discussion théologique. Je m'en tiens à mon credo et j'y trouve ma consolation ^ »
Et redevenu seul, devant sa conscience et la postérité, il écrivait : « Chrétien entêté, tous les plus beaux génies de la terre n'ébranleraient pas ma foi- ».