Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. HO
2. Mémoires dC outre-tombe, t. VI, p. 372. Le mot est dit expressément à propos de Lamennais. Dans la préface des Études historiques. Chateaubriand s'est donné la satisfaction d'opposer à ceux qui trouvaient le Christianisme démodé deux hommes, alors fort à la mode : Byron et Benjamin Constant. Byron a écrit : « Je ne suis pas ennemi de la religion, au contraire, et pour preuve, j'élève ma fille naturelle à un catholicisme strict dans un couvent de la Romagne ; car je pense que l'on ne peut jamais avoir assez de religion, quand on en a ; je penche de jour en jour davantage vers la doctrine catholique. » {Mémoires de Lord Byron, t. V, p. 172).-
Quant à Benjamin Constant, pendant son exil en Allemagne, sous le gouvernement impérial, il s'occupait de son ouvrage sur la Religion. Il rend compte à l'un de ses amis de son travail dans une lettre « autographe, dit Chateaubriand, que j'ai sous les yeux ».
Voici un passage, assurément bien remarquable, de cette lettre :
Hardemberg, ce 11 octobre 1811.
« J'ai continué à travailler du mieux que j'ai pu au milieu de tant d'idées tristes. Pour la première fois je verrai, j'espère, dans peu de jours, la totalité de mon Histoire du Polythéisme rédigée. J'en ai refait tout le plan et plus des trois quarts des chapitres. Il l'a fallu pour arriver à l'ordre que j'avais dans la tète et que je crois avoir atteint. 11 l'a fallu encore parce que, comme vous le savez, je ne suis plus ce philosophe intrépide, sûr qu'il n'y a rien après ce monde, et tellement content de ce moùde qu'il se réjouit
§ II. — Ce qu'il pense sur certains points
Il acceptait donc simplement, en chrétien docile, tous les enseignements de TÉglise, non pas seulement ceux qui font partie du dogme, mais ceux mêmes qui touchent à des points secondaires. Les simples dévotions, en usage parmi les fidèles, avaient son respect; il leur était sympathique. Entendant un jour, dans un village allemand, la cloche de l'église appeler les habitants et lui-même, étranger, à la prière commune, il songeait^ par
qu'il n'y en ait point d'autre. Mon ouvrage est une singulière preuve de ce que dit Bacon, qu'un peu de science mène à l'athéisme et plus de science à la religion. C'est positivement en approfondissant les faits, en en recueillant de toutes parts, et en me heurtant contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent à l'incrédulité, que je me suis vu forcé de reculer dans les idées religieuses. Je l'ai fait certainement de bien bonne foi, car chaque pas rétrograde m'a coûté. Encore à présent toutes mes habitudes et tous mes souvenirs sont philosophiques, et je défends poste à poste tout ce que la religion reconquiert sur moi. Il y a même un sacrifice d'amourpropre, car il est difficile, je le pense, de trouver une logique plu» serrée que celle dont je m'étais servi pour attaquer tout es les opinions de ce genre. Mon livre n'avait que le défaut d'aller dans le «cns opposé à ce qui, à présent, me paraît vrai et bon, et j'aurais eu un succès de parti indubitablement. » Cf. Etudes historiques^ Préface ; Œuvres, t. IX, p. 95-96.
Benjamin Constant a parlé bien différemment du Génie du Christianisme, dans une lettre à Fauriel, en 1802, et dans une lettre à Chateaubriand, à qui il venait d'adresser son ouvrage sur la Religion, en 1824. Ce qu'on vient de lire sur la transformation de ses sentiments explique assez bien cette différence de jugement pour qu'on ne soit pas obligé de recourir à l'hypocrisie, que Sainte-Beuve fait intervenir décidément avec trop de facilité, ou, comme il l'écrit en adoucissant les termes, à la contradiction de « ce qui se dit dans les aparté des coulisses avec. ce qui se débite avec pompe sur le devant de la scène ». Chateaubriand et son groupe, t. 1, p. 195, note 1.
contraste, aux systèmes des philosophes, impuissants et contradictoires, qui divisent au lieu de rapprocher, et il concluait : « Le chapelet du curé est plus sûr ; je m y tiens ^ »
Il admirait tout particulièrement la vie religieuse. Son indignation stigmatisait les « ignorants philo^ sophes et les démocrates bavards », absurdes ennemis de « ces prolétaires » admirables, « à qui nous devons presque tout^ ».
Il parlait ainsi, en 1822, à Londres, oii il était ambassadeur. Sept ans après, devenu représentant de la France auprès du pape, il écrivait à M""* Récamier : « Que fais-je sur la terre ? Hier, mercredi de% cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de Santa-Croce, appuyé sur les murailles en ruines de Rome, près de la porte de Naples ; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans Tintérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre ^i »
Evidemment son imagination l'entraîne ; elle le trouble un peu sur ses aptitudes, et peut être sur ses désirs. Mais il est bien vrai aussi que l'admiration qu'il avait pour la vie des cloîtres prenait chez lui assez souvent celte forme inattendue : il regrettait
1. Mémoires d' outre- tombe ^ t. V, p. 538. C'était lors de son voyage à Prague, en 1833.