‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 129 sur 185 · Mémoires d'outre- tombe ^ t. VI, p. 36f · texte numérisé non relu

Mémoires d'outre- tombe ^ t. VI, p. 36f

' des êtres et du libre jeu des passions et des facultés de rhorame. Il sait qu'elles représentent dans Tuni- T'ers lé ressort qui fait mouvoir la machine; c'est d'elles que dépend la destinée des individus, comme celle des empires. Il le sait si bien qu'à propos de la prospérité des peuples ou de leurs revers il s'applique à les mettre en lumière avec un zèle dans la recherche qu'égale seul son bonheur dans la découverte.

Seulement il ne se borne pas à regarder, comme un spectateur ordinaire, ce qui a lieu sur la scène du monde : les faits qui s'y produisent, les passions qui s'y heurtent, les mobiles, les obstacles, les péripéties et enfin le dénouement. Dans cette scène particulière qu'est la vie de chacun de nous et dans ce grand drame qu'est la vie des nations, il n'oublie pas l'intelligence créatrice, qui a conçu la pièce; il voit, dans l'ombre, la main mystérieuse qui tient tous les fils. Comme dans les tragédies bien faites, sur cet immense théâtre de l'univers, les événements sortent des lois mêmes de la nature ; chaque personnage n'obéit qu'à lui-même ; il est responsable de ses fautes, et il a le mérite de ses vertus. Mais, sans offenser la nature ni blesser aucune liberté, le divin poète n^en mène pas moins le drame et chaque partie du drame. Môme quand il n'a pas l'air d'intervenir, rien n'échappe à son action secrète, et son art infini conduit l'ensemble au dénouement, sans violence, par le jeu même des caractères et les effets naturels des situations.

C'est ainsi que Bossuet a compris la marche des choses humaines. Certes Chateaubriand ne l'égale

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pas, il n'a pas l'ampleur de ses vues sublimes. Maïs lui aussi découvre et signale le doigt de Dieu dans les affaires des hommes. A ses yeux, « il y a deux conséquences dans l'histoire, Tune immédiate, et qui est à l'instant connue, et l'autre éloignée et qu'on n'aperçoit pas d'abord. Ces conséquences souvent se contredisent; les unes viennent de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable. L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprême conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots, appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle Providence ; regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez qu'il a produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand il n'a pas été établi d'abord sur la morale et sur la justice * ».

Tacite avait déjà dit quelque chose de semblable. On le représente volontiers chassant Dieu de l'histoire, comme Thucydide et après lui, pour laisser à l'homme seul ladirection et l'influence. La vérité, c'est que Thucydide lui-même, tout en ne s'occupant que de l'homme et de ce qui vient de lui, ne nie nulle part l'intervention de cette puissance cachée, qui paralyse parfois nos efforts et déconcerte si souvent nos prévisions. Un des plus savants éditeurs de la Guerre du Péloponèse, M. Classen,* a même osé soutenir que, si l'on sait pénétrer la pensée de l'a uteur, on s'aperçoit vite qu'il met la décision suprême des

1. Ce passage est emprunté aux Mémoires (Voutre-tomhe [i.W, ). 378), comme ceux que nous citerons sur le même sujet. On est l'autant plus sûr d'y trouver la véritable pensée de Técrivain.

événements de ce monde dans la main de la Divinité et que l'humanité lui apparaît comme essentiellement dépendante.

Peut-être est-ce trop dire. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à chaque page de son livre le grave écrivain oppose à « la pensée », au « calcul » de l'intelligence humaine une force supérieure, qu'il appelle « la fortune » ou « le hasard » ; et qu'est-ce donc que le hasard pour un esprit qui, sous un mot, cherche une idée, sinon, comme on l'a dit, l'incognito de la Providence*?

Du reste, Thucydide précise le terme par ceux qu'il emploie pour le remplacer; car il lui donne pour synonymes « la nécessité, l'arrêt inévitable du destin », ou encore « ce qui est divin ^ ».

A son tour, Tacite montre, et d'une manière plus frappante et plus précise encore, l'action de cette puissance mystérieuse, qui renverse nos œuvres et se rit de nos projets, brouillant et débrouillant à son gré les fils de la toile. « Pour moi », dit-il gravement, « plus je rappelle dans ma mémoire les événements anciens et modernes, et plus il me semble voir, en toutes les affaires, je ne sais quoi se jouer des choses humaines^. »

Voilà à peu près le mot de Chateaubriand :

i. On connaît la manière dont JouberlTa défini : « une part que la Providence s'est réservée sur les affaires de ce monde, part sur laquelle elle a voulu que les hommes ne puissent pas même croire qu'ils avaient aucune influence. »

2. Voici les mots du texte : yvœiiYi, ttjxyi, àvà^xr,, rb ôeiov. 'Avà^xT) est le terme dont Hérodote et Eschyle se servent pour désigner les décisions inévitables de la Fatalité.

3. Tanto magis ludibria rerum morlalium cunctis in negotiis obversantur. Annal. HI, 18.

« Regardez à la fin du fait accompli, et vous verrez qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait. »

Ainsi, placés dans des siècles divers et au sein de civilisations différentes, ces trois hommes d'Etat, qui avaient été mêlés aux grandes affaires de leur temps et qui les ont depuis racontées, s'inclinent devant cette puissance invisible, dont les volontés secrètes et souveraines traversent les plus profonds desseins des politiques et déroutent la perspicacité des historiens. Mais l'écrivain français la nomme par son nom, et il se complaît à faire voir son œuvre, surtout la moralité de son rôle : c'est elle qui châtie le mal dès ici-bas, en s'opposant définitivement à son triomphe.

Je sais bien que l'historien de Rome écrivait déjà lui-môme, à propos des crimes de l'Empire et de ses malheurs, que, « si les Dieux sont indifférents à notre sécurité, ils ne le sont pas à la vengeance* ».

Mais Chateaubriand donne à cette idée beaucoup plus de précision et de relief. Il aime à décrire cette justice incorruptible, qui n'épargne ni les peuples ni les rois. Au temps de Napoléon, un pêcheur d'Albano ayant été mis à mort, pour avoir eu des intelligences, prétendait l'accusation, avec les sujets du pape, l'écrivain s'en indigne en le racontant : non, le ciel ne reste pas sourd aux plaintes des victimes, que dévore la gloire des conquérants :

« Le monde n'aperçoit en Napoléon que des « victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales

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