‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 13 sur 185 · Oper, cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Oper, cit., t. II, p

Seulement une question se présente d'elle-même à Tesprit du lecteur, qui n'arrive pas à la résoudre : comment Sainte-Beuve, ou celui dont la conversation Ta inspiré, a-t-il pu retenir ces quinze lignes mot pour mot? Car les mots sont ici d'une importance extrême. Changez-en deux ou trois, et le passage pourra être cité dans un sens contraire, comme le témoignage d'un parfait croyant, dont toutes les puissances de croire sont occupées et satisfaites par la foi. Il faut donc qu'on ait fidèlement reproduit, après trente ou quarante ans, non pas seulement l'ensemble, qui est irréprochable, mais tous les détails et jusqu'aux expressions mêmes!

Ce sont là des prodiges de mémoire invraisemblables. D'ailleurs, pourquoi ne pas l'avouer? La mémoîre et la volonté vivent trop près Tune de l'autre pour que la première ne cherche pas à faire plaisir à la seconde. Dès qu'elle hésite sur un trait ou sur un terme, — et T hésitation se comprend après un si long intervalle, — il est naturel qu'elle se décide spontanément, comme à son insu, pout celui qui plaît à la faculté voisine. En d'autres termes, l'œil, qui distingue mal à cette distance, croit aisément voir ce qu'il désire; un goût trop vif pour les historiettes, surtout pour les historiettes piquantes, peut conduire facilement à dénaturer un souvenir ou une confidence.

Sainte-Beuve a cédé à ce penchant, dans une circonstance où sa mauvaise étoile voulut qu'il fût pris en flagrant délit par l'intéressé lui-même. Il s'agissait d'un écrivain connu, dont il avait publié ce qu'il appelait « une bonne fortune », en s'ap-

puyant inexactement sur un entretien avec lui, et sans prendre la précaution qu'il a prise pour Chateaubriand, celle de le laisser mourir. C'est un accident désagréable pour le critique, mais fort instructif pour le lecteur.

Xavier de Maistre écrivait donc à la vicomtesse de Marcellus, le 18 juillet 1839 :

« Avez-vous lu ma biographie par M. Sainte- Beuve ?... J'avais dit une fois à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de voir le lépreux, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à qui je faisais la cour. Mais je n'ai pas parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais... C'était une jeune veuve indépendante, la plus belle de la cité d'Aoste, et y jouissant d une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans dans Tespoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre; voilà en quoi consiste ma « bonne fortune », que l'on publie dans les « deux « mondes. »

Ce bavardage mensonger irritait d'autant plus l'écrivain qu'il avait l'air d'en être le premier auteur, et que la personne, ainsi accusée faussement d 'inconduite, vivait encore, entourée de l'affection et de l'estime de tous*.

i . \\ écrivait à M. le marquis d'Oudinot que Sainte-Beuve l'avait « dégoûté des littérateurs et de la littérature ». Et il ajoutait, comme dans les lettres à M— de Marcellus et plus vivement encore :

« 11 me fait donner des rendez- vous, chez mon honnête lépreux, rimpudent ! Voici ce qui a donné lieu à cette fable :

« J'ai vu deux fois à Paris l'auteur de cet article. Il me demanda si Ton ne craignait point d'approcher du lépreux. Je lui répondis que non et que je lui avais fait souvent des visites avec une jeune

Aussi deux ans après, en 1841, son nom ayanj été prononcé dans la presse, Xavier de Maistre entretenait de nouveau la vicomtesse de Marcel lus du travestissement qui avait été fait de ses paroles, et dont il ne pouvait prendre son parti, et il priait M. de Marcellus de « démentir solennellement cette ridicule invention d'un folliculaire débouté ».

Le mot est dur ; on y sent Thomme blessé que sa colère emporte. Mais le fait demeure, et il n'est pas pour donner beaucoup de crédit à la foule indiscrète des menus propos médisants que Sainte- Beuve aime à se donner pour cortège. Pourquoi les autres ne seraient-ils pas comme celui-ci ? Soit préoccupation d'une thèse trop sympathique, soit penchant extrême au trait piquant et au détail scandaleux, soit incertitude des témoignages successifs, qui souvent dénaturent les bruits en les propageant, soit enfin simple défaillance de mémoire, il y a bien des raisons pour que vos petites histoires m'inspirent quelque défiance.

C'est du moins ce que je me dis en les lisant. Elles me laissent donc nécessairement sceptique, surtout dès qu'elles se trouvent en contradiction avec des documents écrits, authentiques et irrécusables. A moins que je ne commette la folie de leur donner la préférence, au point de vue de la vérité quel intérêt avez-vous à m'en faire part, et qu'ai-je gagné à les apprendre?

dame qui le protégeait. Les rendez-vous sont de son invention. Cette femme était veuve et libre et n'avait pas besoin de se cacher. Elle existe encore; que pensera-t-eile, si elle lit cela, de ma fatuité presque octogénaire ? D'autant plus qu'il a Tair d'écrire sous ma dictée. » De Saint-Pétersbourg, le 18 août 1839.

Vous avez manqué de justice envers un personnage illustre, voilà tout !

C'est là, en efifet, un autre grief contre cette méthode : elle n est pas équitable à l'égard de ceux dont elle s'applique à relever les misères. Car en réunissant toutes ces misères dans une sorte de tableau raccourci, elle donne une idée fausse de leur vie : elle les fait plus inconséquents ou plus coupables qu'ils ne le furent en réalité. Sainte- Beuve cite, en ayant l'air de l'approuver, un fragment de lettre, qui pourtant le condamne :

Chateaubriand « s'est beaucoup contredit, je le sais bien», lui écrivait son correspondant. «Qui de nous, en ces temps disparates, ne s'est contredit autant que lui? Et comment voulez-vous que l'on écrive et que l'on imprime durant trente années sans se contredire? L'unité de la vie ne se rencontre que dans la brièveté des jours ^ ».

C'est peut-être beaucoup dire. Pour l'auteur du Génie du Christianisme^ en particulier, nous ferons voir qu'en ce qui touche la Religion il ne s'est jamais démenti. Mais il est bien vrai qu'en général, sauf des exceptions glorieuses, une longue vie d'homme n'est pas à l'abri des contradictions, surtout de celles qui naissent de la faiblesse morale, entre la raison qui voit le droit chemin et la volonté qui refuse parfois d'y marcher. Le bien et

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