‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 131 sur 185 · Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p

2. Sermon sur la Providence, i" point. Edition Lebarcq, t. IV, p. 123.

OU sans châtiments leurs vertus ou leurs vices, si elle les regarde comme des êtres formés de membres solidaires, et qui ont leur responsabilité, il faut qu'elle leur donne le prix de leurs œuvres sur la terre. Qu elle Tait fait, en réalité, pour les peuples anciens, mieux placés pour être embrassés par nos regards dans Tensemble de leur histoire, Bossuet Ta montré en des pages qui ne vieilliront pas.

Faut-il dire de même de certaines grandes familles, dont le sort est mêlé à la vie des peuples ? On sait que les traditions antiques l'enseignèrent. Chateaubriand Ta cru à son tour ; mais combien sa doctrine est plus élevée, plus pure et plus sainte !

Aux yeux des anciens, les Dieux étaient jaloux et la fortune allumait leur colère aussi bien que l'iniquité. Et puis, pour punir l'ancêtre, ils rendaient héréditafires, parmi les descendants, non seulement les maux, mais les crimes. C'était l'arrêt divin, que pour expier le crime d'un de ses pères on devînt soi-même criminel.

Chateaubriand ne pouvait admettre et il n'admet d'autre solidarité que celle du châtiment. Elle naît, à ses yeux, non du farouche caprice d'une Némésis cruelle et jalouse, mais de l'équité suprême d'un Dieu qui, réservant leur salaire à toutes les œuvres, ne laisse aucune faute impunie : il lave les coupables dans le repentir ou la douleur. « Mortels misérables, s'écriait Bossuet, nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies. Parce que nous et nos conseils sommes limites dans un temps si court, nous voudrions que rinlini se renfermât aussi dans les mêijaes bornes.

Il ne serait pas raisonnable ; laissons agir TEternel suivant les lois de son éternité*. »

Chateaubriand recourt à la même pensée pour justifier les lenteurs de la justice divine. « Ce qui fait notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins éternels sur l'échelle de notre courte vie. Nous passons trop promptement pour que la punition de Dieu puisse toujours se placer dans le court moment de notre existence : la punition descend à l'heure venue; elle ne trouve plus le premier coupable, mais elle trouve sa race qui laisse l'espace pour agir^. »

La langue est tout à fait chrétienne. Quant à la doctrine même, non seulement elle va aussi loin que le dogme, mais elle le dépasse. Je dis qu'elle le dépasse, je ne dis pas qu'elle le heurte. On peut étendre jus(jue-là, si l'on veut, l'action de la Providence : l'Eglise catholique ne le défend pas plus qu'elle ne l'ordonne.

11 restera toujours, cependant, nous-l'avons vu, que le grand théâtre de la Justice éternelle est l'Eternité. Voilà vers quels rivages le chrétien doit tourner les yeux, si les triomphes de l'impiété le scandalisent, comme si ses propres douleurs l'irritent ou le découragent.

Chateaubriand l'aurait-il oublié? Aurait-il négligé

1. Sermon sur la Providence^ 1" point, édition Labarcq, t. IV^ p. 125-126.

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