‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 132 sur 185 · Mémoires cl' outre-tombe^ t. VI, p · texte numérisé non relu

Mémoires cl' outre-tombe^ t. VI, p

de considérer l'autre vie, pour avoir gardé les yeux trop constamment attachés à celle-ci ?

Non certes, il s'en faut bien ! Que Ton écoute ce cri, sorti de son cœur :

« Dieu de bonté et de miséricorde, vous ne nous avez point jetés sur la terre pour des chagrins peu dignes et pour un misérable bonheur. Notre désen- <;hantement inévitable nous avertit que nos destinées sont plus sublimes ^ »

Dans une lettre intime, il appelait la mort « la dernière délivrance du chrétien'^ ». Séparé de ceux qu'il aimait, il trouvait sa meilleure consolation dans la pensée du ciel, où Ton ne connaît pas la douleur de se quitter. Ambassadeur à Rome, vers la fin de 1828, il regardait mélancoliquement une année de plus s'achever, ou, comme il le disait, « tomber sur sa tête ». Il songeait au temps qui fui si vite et qui ne revient pas, et cette pensée lui serrait le cœur. Puis, se ressaisissant, il ajoutait :

« Mais n'y a t-il pas de longues années après celles de la terre ? Si j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de ce ciel où je vous attendrai, où vous me retrouverez plein de grâce, de beauté et de jeunesse. »

Je ne sais pas si cette philosophie est la philosophie de Cousin; mais c'est à coup sûr celle de l'Evangile. Du reste, l'image évoquée de l'autre monde, le plaçant tout à coup en face du compte terrible que nous devons rendre au tribunal de Dieu

1. Mémoires d' outre-tombe^ II, p. 236. 11 avait soixante - huit ans <iuand il parlait ainsi.

2. Lettre à M. Le Flaguais (1841), dans le Grand Bey, Saint- Jklalo, 1850.

il finissait par ce mot remarquable, qui étonne un peu d'abord sous sa plume, et dont Taccent est si sincère : « Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel- Ange *. »

Il écrivait cela à M™* Récamier, cette amie si respectée et si chère, la personne du monde devant qui il laissa le plus librement parler son cœur. Il lui disait un autre jour, en lui envoyant ses vœux : «Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte : j'irai vous attendre*^. »

Ce n'était pas, on le voit, une idée éphémère, saisie au passage et aussitôt envolée pour ne plus revenir. Il la portait au fond de son âme, où il la retrouvait fidèlement, dès qu'il y regardait, en pensant à des séparations douloureuses.

Ses amis venaient-ils à le devancer dans la mort, il aimait à se dire qu'il les re verrait au ciel, lieu de l'éternel rendez-vous. Cette consolation si profonde que la Religion seule peut donner le meilleur baume assurément pour certaines blessures du cœur qu'aucune autre pensée ne peut guérir, sa foi la lui offrait spontanément et il en appréciait la douceur.

On sait, par exemple, combien il a aimé Joubert, ' lequel d'ailleurs méritait bien d'être aimé. C'est auprès du spirituel et sympathique philosophe, à Villeneuve-le-Roi, qu'il avait vu s'écouler les heures les plus gaies de sa vie, au retour de l'exil et après les premiers sourires de la gloire. C'était le beau temps

1. 18 décembre 1828, dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M"** Récamier , t. Il, p. 286.

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