‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 133 sur 185 · Ibid., t. II, p. 295. Cétait le 1- janvier · texte numérisé non relu

Ibid., t. II, p. 295. Cétait le 1- janvier

alors, le temps des espérances, des rêves et de la jeunesse! Vingt-cinq ans plus tard, repassant dans son esprit ses anciens souvenirs, comme nous tous quand nous regardons ainsi en arrière, il était frappé des vides que la mort avait faits autour de lui, et il écrivait cette page mélancolique, qu'une pensée chrétienne couronne et illumine :

« Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel ! M""® de Beaumont n'est plus, Joubert n'est plus, Ghênedollé n'est plus, M'^Me Vintimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à Villeneuve M. Joubert; je me promenais avec lui sur les coteaux de TYonne ; il cueillait des oronges dans les taillis, et moi, des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et particulièrement de notre amie, M""^ de Beaumont, absente pour jamais : nous nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles décrépites du temps de Philippe- Auguste et de tours à demi rasées, au-dessus destiuelles s'élevait la fumée de Tâtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.

i( Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chomin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais

un regard dans la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade à Rome : ah ! s'il eût été à ses foyers, je l'aurais emmené à la tombe de M"® de Beaumont ! 11 a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son âme platonicienne, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus ici-bas : je m'en irai vers lui; Une reviendra pas vers moi (Psalm.)^ Il y est allé ; il est parti, à son tour, pour ce séjour mystérieux, où il espérait retrouver tous ses amis, ceux qui l'avaient précédé dans la tombe et ceux qui devaient l'y suivre. S'il avait, comme tous les hommes et plus que certains hommes, de trop justes raisons de craindre les sévérités de la souveraine justice, s'il a eu besoin de laver quelques oublis dans le baptême du repentir, du moins il a pu montrer à Dieu, avec confiance, une foi qui ne s'est jamais reprise après s'être librement donnée, la foi d'un homme fragile, mais de bonne volonté, qui, au milieu de ses défaillances, sut encore « prier sur le tombeau de saint Pierre et adorer sur le Golgotha^ », et qui, dans le temps même où sa religion courait le plus de périls, eut le droit et le courage, on l'a vu, de dire solennellement au siècle, sceptique qui l'écoutait : « Je crois très sincèrement; j'irais demain pour ma foi, d'un pas ferme, à l'échafaud^. »

i. Mémoires (V outre-tombe y t. II, p. 246-247.

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