‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 134 sur 185 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DES TENTATIONS DE CriATEAUBRIAND CONTRE LA FOI.

g I. Péril général : La Foi et le mystère. — J 11. Périls particuliers que Chateaubriand devait trouver du côté de son esprit; de son cœur; des circonstances. — g III. Luttes et victoires.

§ I. — La Foi et le mystère.

Dans un livre assez récent, destiné aux collèges., on a écrit que Chateaubriand « n'a jamais cru que par accès* ». Encore Tauteur a-t-il pensé peut-être lui faire grâce, en ne l'accusant pas d'avoir été sceptique à toutes les époques de sa vie et à toutes les heures.

11 n'en reste *pas moins qu'il l'a calomnié. Et ce qui est frappant, c'est qu'il ne s'est point inquiété de justifier ses dires. Depuis Sainte-Beuve, la plupart des écrivains semblent tenir ses conclusions, sur ce sujet, pour certaines et définitives ; ils croient

i. Georges Pellissier ; Lectures choisies de Chateaubriand, (Paris, 1892) p. 12.

apparemment, de bonne foi et avec confiance, que le fin critique a fait la preuve.

On sait ce qu'il en faut penser.

A partir de son retour à la Religion, Chateaubriand lui est resté fidèle par l'esprit et par le cœur. Sa foi rie s'est pas démentie, elle est demeurée droite et ferme dans son âme ; nous pensons l'avoir établi.

Est-ce à dire qu'elle n'ait reçu aucune secousse? Non certes. Si Ion retournait le mot de M. Pellissier, de manière à lui faire exprimer justement le contraire de ce qu'il exprime, si l'on avançait que depuis le Génie jusqu'à sa mort Chateaubriand a eu des retours et comme des accès de scepticisme, la foi restant l'état ordinaire de son âme, de même que la santé chez un homme vigoureux, sans doute on lui manquerait encore de justice, mais combien cependant on serait plus voisin de la réalité !

Il faut savoir parler la langue chrétienne en un sujet chrétien ; la foi est comme la vertu : elle peut avoir ses tentations. Chateaubriand a dû connaître ces épreuves, et il les a connues ; il fut même, pour des causes diverses, on va le voir, exposé plus que d'autres à leurs atteintes. Mais en elle-même déjà, par sa nature, la foi court des périls dans l'âme des croyants. Qu'on nous permette sur ce sujet quelques explications!

' La foi », disait Bossuet aux nouvelles catholiques, « est une adhérence du cœur à la vérité éLernelle, malgré toutes les raisons et des sens et (le la raison ^ ». Croire, en effet, au sens religieux

!♦ Sermon de charité aux nouvelles catholiques, 1663, 1" point. Edition Lebarcq, t. IV, p. 345. Bossuet "a hésité entre « tous les

du mot, c'est adhérer aux vérités que Dieu a manifestées, avec la fermeté de Tesprit et la confiance du cœur. Et cette fermeté vient de cette confiance ; là même, là seulement est le mérite. Il n'y a pas croyance où il y a évidence, il y a vision. Si je crois un de mes semblables sur sa parole, quoique je sois hors d'état de contrôler Texactitude de ses dires, à plus forte raison s'il existe des apparences qui leur soient contraires, je lui rends hommage par cette abnégation de mes propres lumières; je lui marque combien je l'estime; je l'honore. Et à mesure que ses assertions sont moins vraisemblables et qu'elles s'opposent davantage à mes propres souvenirs, l'honneur que je lui fais grandit avec la preuve que je lui donne du crédit que m'inspire son témoignage.

Et j'agis avec sagesse, je m'honore moi-même, si cette confiance est bien placée. Elle est d'ailleurs la mesure, même de mon adhésion, comme elle en est le principe; je crois d'autant plus fermement que je me fie davantage. Et, encore une fois, cette conduite est fort raisonnable, si le témoin que je croîs mérite vraiment d'être cru, si je puis dire, comme Saint Paul : « Je sais à qui je me fie ^ »

Saint Paul parlait ainsi de Dieu, de qui le mot peut être dit avec infiniment plus de raison que d'aucun homme. « Les mystères de la Religion ressemblent aux abîmes », écrivait une plume déli-

témoignages > et « toutes les raisons », qui est une correction de date plus récente. Fidèle à son système, M. Lebarcq suit la première rédaction. J'aime mieux la seconde. 1. Scio eut credidi.

28i VIE MORALE DE CHATEAUBRIAND

cate* ; c' ils en ont Tobscurité parce qu'ils en ont la profondeur, mais les chemins qui y mènent sont pleins de lumière ».

C'est pour cela que le chrétien agit en homme éclairé et fait un acte de haute raison en croyant môme ce que sa raison ne saisit pas.

Il n'est point le seul, d'ailleurs, qui sente ainsi et reconnaisse les bornes et l'infirmité de l'esprit de l'homme. Le savant lui-même est-il beaucoup plus avancé que lui et se conduit-il si différemment? Comprend-il tout ce qu'il admet sur la foi d'autrui ? Comprend-il même ce qu'il lui arrive de découvrir et de révéler parfois au monde ? Il s'agit cependant pour lui de choses de la nature, et la nature est là, à notre portée, sous notre main, comme un grand livre ouvert ; il semble qu'on n'ait qu'à y jeter les yeux pour en connaître tous les secrets.

Quelle illusion ! Il en est un peu des phénomènes naturels comme des vérités surnaturelles : l'intelligence humaine suffit bien à en établir l'existence ; elle ne suffit pas à en percevoir le fond même et comme le cœur et la substance. « Je connais les lois de l'attraction », disait Newton, qui les a découvertes, « mais si on me demande ce que c'est que l'attraction, je n'ai pas de réponse à donner-. » Je ne crois que ce que je comprends est un mot naïf, le mot d'un jeune homme, enivré par les premières et a légères gorgées de science » qu'il a prises, comme disait Bacon, levés haiistus; ce n'est pas le mot d'un homme qui sait beaucoup ou qui,

L Eugénie de Guérin.

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