‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 135 sur 185 · Dans Leibnitz, Œuvres complètes, t. II, p · texte numérisé non relu

Dans Leibnitz, Œuvres complètes, t. II, p

sans beaucoup savoir, a du moins beaucoup vécu. Voltaire le proclamait lui-même, en défendant l'existence de Dieu : « Une chose même de Tordre naturel peut être démontrée et incompréhensible. » Il citait des exemples parmi ceux que son temps connaissait; on allongerait singulièrement la liste avec les découvertes faites depuis.

Ce qu'il convient de noter, c'est l'effet que produit assez souvent sur nous l'ignorance où nous sommes de la nature intime des choses. Elle nous incline à voir des contradictions avec des lois reconnues pour certaines, de véritables impossibilités physiques, en des phénomènes dont cependant l'expérience démontre évidemment la réalité. Supposé que ces faits fussent de ceux qui échappent au contrôle des sens, qu'ils ne pussent être vérifiés, nous combattrions quiconque en défendrait le principe, au nom même de la logique et de la nature ; et peut-être irions-nous jusqu'à dire qu'on ne peut pas cependant nous demander d'admettre l'absurde^

Ne voit-on, par exemple, à quelle épreuve mettraient nos raisonnements les opérations merveilleuses de cet agent invisible et à peu près inconnu, qui s'appelle l'électricité? Sur un même fil télégraphique on peut transmettre quatre dépêches simultanées, deux dans le même sens et deux en sens contraire. — Comment? Mais que devient alors cette loi mécanique incontestable : deux forces opposées, se rencontrant sur un même point, se neutralisent si elles sont égales, ou se nuisent si elles sont inégales, la plus forte étant diminuée par sa victoire, et la plus faible anéantie par sa défaite?

Et ici, point de heurt, point de lutte, point de gêne, aucun trouble ! Ma raison se révolte, elle s'écrie comme celle des disciples, dans l'Évangile : « Ce que vous me racontez est véritablement trop dur à croire ; non, je ne puis pas, je ne dois pas le croire. » Mais pendant que je proteste, les courriers mystérieux, les télégrammes, galopent sur leur étroite route de fer, portant avec eux la pensée, sans qu'aucun obstacle contrarie leur course vertigineuse, plus rapide que celle du vent, et il semble qu'on entende une voix ironique murmurer autour d'eux l'argument célèbre : « Vous niez que le mouvement soit possible ? Regardez-moi donc : je marche. »

Il faut savoir nous résigner : nous ne comprenons pas tout ; disons mieux : nous ne comprenons le tout de rien, ou peu s'en faut. « — Mais enfin la vie, qu'est-ce, en somme ? demandait un jour M. Thiers à Claude Bernard, qui venait de faire sur ce sujet les plus remarquables travaux. Vous ne nous en donnez point le dernier mot ; ne l'avez-vous donc pas ? »

« — Non», répondit l'illustre physiologiste, «je ne l'ai pas. Si j'avais le dernier mot sur un seul point, je l'aurais sans doute sur tous les autres; mais je ne l'ai sur aucun, »

Voilà l'aveu de la vraie science ! Le mystère nous enveloppe, nous marchons au milieu de l'inconnu; de toutes parts, notre intelligence se heurte à l'inexplicable.

Qu'est-ce donc quand il s'agit de Dieu, de ses actes infinis, de sa vie intime, de sa substance? Si

Tesprit de rhomme n'est pas capable de contenir un grain de sable tout entier, sans rien laisser qu'il ne saisisse et ne pénètre, comment contiendrait-il Finfini dans toute l'étendue de son être et de sa durée ?

Il y a donc nécessairement un côté obscur en toute doctrine qui s'occupe de Dieu. Et c'est même un trait essentiel, une marque authentique d'origine, dans une religion qui se donne pour révélée, que l'intelligence de l'homme n'entende pas tous ses enseignements. Je ne dis pas évidemment que ce signe suffise ; je dis qu'il est nécessaire, parce qu'il est fatal .

Proud'hon le voyait bien. On sait qu'il professait Fathéisme. Mais il faisait du moins une déduction logique, quand, supposant qu'il eût été chrétien ou qu'il eût cru du moins à Dieu, il écrivait : « Je n'aurais pas admis un seul instant que des difficultés insolubles, dans l'ordre de la science, conservassent la moindre valeur, dès qu'il s'agissait de ma foi ; j 'aurais pensé que c'était là précisément le mystère de ma religion», c'est-à-dire son caractère propre, essentiel ^ Donnez-moi une doctrine qui se prétend divine, qui s'annonce comme une communication bienveillante faite par Dieu sur son être et sa vie, et qui, offerte à la raison de l'homme, ne la dépasse ni ne l'effarouche, cela me suffit : je suis renseigné sur la source d'où elle arrive ; du moins, si je puis ignorer d'où elle vient, je sais bien d'où elle ne vient pas.

La Religion catholique a donc des points mystérieux ; elle ne pourrait être qu'une doctrine men-

1. De Injustice dans la Révolution et dans VÉglise, t. I, p. 36.

teuse, si elle n'en avait pas. Accessible à la raison humaine, pleine de lumière dans les preuves qu'elle donne de ses droits à la confiance absolue des âmes, elle reste souvent obscure dans ses dogmes, ces secrets de Dieu dévoilés seulement à demi. Elle est ainsi clarté et mystère. Destinée à l'homme, elle satisfait ces deux parties de Tâme humaine, dont l'une aspire à voir et dont l'autre demande à croire. Mais la première est envahissante ; il peut arriver qu'à de certains moments elle proteste, qu'elle se déclare lésée, qu'elle sorte de ses limites et se révolte de n'avoir pas une vue nette de tout ce que la seconde admet et adore. C'est une folie, nous l'avons dit, une folie que l'expérience de tous les jours condamne. Mais c'est une folie aussi de manquer à son devoir, de chercher le bonheur dans le mal qui ne le donne pas. Et cependant l'idée peut en venir même aux hommes de bien. Bref, l'esprit se laisse séduire comme le cœur, la foi est sujette à la tentation comme la vertu ; par là elle est une vertu elle-même : elle a ses mérites parce qu'elle a ses périls.

§ II. — Périls particuliers

Mais de même que la chasteté ou la justice, elle court plus de dangers dans certaines âmes, plus exposées que d'autres à la perdre ; et l'âme de Chateaubriand était de celles-là.

Sainte-Beuve voyait en lui un épicurien, qui avait r imagination catholique ^ Le mot n'est pas juste.

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