‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 136 sur 185 · I. Chateaubriand et son groupe, t. I, p · texte numérisé non relu

I. Chateaubriand et son groupe, t. I, p

Il convient de dîre plutôt que ce fut un chrétien sincère malgré une imagination épicurienne et un esprit naturellement sceptique, c'est-à-dire malgré tout ce qu'il faut, et plus qu'il ne faut ordinairement, pour ne pas être chrétien.

Il manquait, en effet, de confiance; j'entends cette confiance de l'intelligence, qui incline à donner sans peine son assentiment. « Mon défaut capital », disait-il lui-même, « c'est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel, » Il exceptait la Religion, nous l'avons dit, et la Religion seule. Aucun homme, ni aucune institution, ni quoi que ce fût ici-bas, rien enfin ne lui en imposait tellement qu'il n'en vit, comme malgré lui, le côté mesquin et vulnérable. Tout lui rappelait la statue aux pieds d'argile, et l'argile le frappait plus que l'airain et plus que l'or.

Disposition dangereuse assurément dans uKe âme chrétienne. Elle peut empêcher de considérer le Christianisme comme il doit être considéré, dans la perspective générale de ses dogmes et de son histoire, dans le cortège des prophètes qui l'annoncèrent en qualité de ses hérauts, l'idéale et divine figure de Jésus-Christ qui le prêcha, dans sa morale incomparable, les miracles sans nombre qu'il a faits, l'inQuence merveilleuse qu'il a eue, la perpétuité prodigieuse de sa vie à travers tant de siècles et d'obstacles, toutes choses qui permettent de dire à Dieu le mot célèbre qu'on a vu : la vérité religieuse est là, ou elle n'est nulle part; « si nous sommes dupes, c'est vous-même, Seigneur, qui nous avez trompés ». Tel est le véritable point de vue, la manière large , généreuse, j 'allais dire droite et loyale .

Malheureusement il y en a une autre. Sous Tînfluence d'un esprit défiant, difficile et vétilleux, on peut écarter son regard de Tensemble et se contenter de passer au crible tous les détails, de chicaner sur des dates, d'épiloguer sur des difi'érences de textes, des variantes, des fautes de copiste, ou même sur les difficultés métaphysiques que tel dogme soulève. C'est dédaigner l'or et chercher l'argile.

Aux premiers bruits de l'apostasie de M. de Lamennais, un de ses disciples les plus chers, M^' de Salinis, accourut précipitamment pour essayer de le retenir dans cette Religion qu'il avait défendue et glorifiée. Quel était donc l'obstacle qui faisait chanceler cet esprit si puissant? L'ami fidèle se le demandait avec angoisse pendant le voyage.

Il arrive... il trouve son maître arrêté sur un passage de l'Apocalypse, un passage obscur, énigmatique, dont le sens véritable se dérobe sous le voile épais de hardies métaphores. Voilà où trébuchait la foi de M. de Lamennais ! M*' de Salinis n'en revenait pas. 11 ne put rien du reste; ses efforts furent inutiles. Quand il partit, M. de Lamennais était encore en face de son texte, troublé, ahuri, Lulé. C'était fini : sa foi se brisait contre une toile d'araignée.

11 y a naturellement beaucoup de ces toiles légères, difficultés inoffensives pour le grand nombre, mais qui deviennent terribles pour des e iprits ombrageux, dont la défiance est perpétuellement en éveil.

Il faut dire aussi, et il se le disait lui-même, on se le rappelle, que Chateaubriand se lassait vite, ou se lassait du moins par moments de ce xju'il aimait le plus. C'était une âme mécontente et mobile, que rien ne pouvait satisfaire pleinement. En 1822, il reçut l'ambassade de Londres ; le voilà enfin au terme de ses désirs!... Trois mois après, il écrivait à M"' Récamier qu'il saisirait avec empressement la première occasion pour renoncer à son poste: le dégoût Tavait déjà pris^

Certes on ne peut Taccuser de n'avoir pas eu un penchant sincère pour les Lettres. 11 disait cependant à M. de Marcellus, dans une heure de mauvaise humeur contre elles : « Les lettres, à quoi bon? Je rae suis aperçu qu'elles servent mal dans la disgrâce et qu'elles ne peuvent rien contre les vieux ans 2. »

11 en aurait dit un jour autant contre la Religion, que celte seconde boutade n'aurait pas plus montré qu'il n'était pas vraiment religieux que la première ne prouve qu'il n'était pas vraiment littérateur.

Enfin il aimait à attaquer plus qu'il n'aimait à défendre. Sur quarante-quatre ans de vie publique, il en a passé au moins quarante dans l'opposition. 11 a fait de l'opposition au roi qu'il avait aidé à remonter sur le trône, à son parti, aux ministères, qui se composaient de ses amis de la veille, et à ceux mêmes parfois dont il était membre lui-même.

1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Af"* Récamier, 1. 1, p. 426.

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