‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 137 sur 185 · Marcellus, Chateaubriand et son temps, p · texte numérisé non relu

Marcellus, Chateaubriand et son temps, p

Il sufKsait qu'on ne fût pas d'accord avec lui sur une nuance pour qu'il éclatât et qu'il fît la guerre. C'était le contraire d'un esprit docile et respectueux, tel que la Foi l'exige quand elle parle.

L'orgueil fut son grand défaut, quoiqu'il soit juste de ne pas l'en rendre seul responsable : son temps devint son complice. Peu d'écrivains ont eu plus de succès retentissants; aucun n'a vu ses faveurs plus recherchées et son nom salué de plus d'hommages. Ce fut une idole : on l'enivra d'encens.

Or les idoles sont à plaindre. 11 est écrit que, si Dieu donne sa grâce aux humbles, il résiste aux superbes. Et d'avoir la foi, de la garder comme de l'acquérir, ce n'est pas seulement une œuvre de Tâme, c'est aussi une œuvre de Dieu, une grâce, et Tune des plus précieuses qu'on puisse recevoir du ciel.

Malheur donc à ceux qui se complaisent démesurément en eux-mêmes, comme s'ils étaient le principe suprême et la source unique de ce que le monde admire dans leurs personnes ou dans leurs œuvres ! Dieu leur donne parfois de grandes leçons. « Que fait-il ? » dit M. de Lamennais en une page dont sa propre histoire est devenue un trop éloquent commentaire, « que fait-il? 11 se retire. 11 délaisse cet insensé qui comptait sur ses forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes terribles, qui étonnent et consternent, ces chutes inattendues, effrayants exemples des jugements divins*. »

1. Limitation de Jésus-Christ^ traduite par M. de Lamennais, liv. III, cbap. XIV . Réflexion du traducteur.

Du côté de Tesprit, Chateaubriand paraissait donc sujet à subir beaucoup de tentations comme croyant. Mais il était presque aussi vulnérable, à cet égard, du côté du cœur. Il ne faut pas oublier, en effet, que les vertus et les vices, les œuvres bonnes et les œuvres mauvaises, ont un profond retentissement sur les croyances religieuses. Il y a relation et échange entre Tesprit et le cœur. Agir d'une manière digne de la Foi, c'est marcher vers la Foi ; c'est s'en éloigner au contraire que de faire ce qu'elle réprouve. Je parle d'une longue suite de fautes, pour laquelle le coupable n'a plus l'excuse de la faiblesse. Quand chez un homme des passions puissantes et trop écoutées repoussent la vérité qui les gêne ou les épouvante, il faut le plaindre, si son esprit la cherche ; assurément il ne la trouvera point. L'a-t-il déjà? Il court grand risque de la perdre. L'âme humaine est une : elle se divise difficilement, dans ses haines et dans ses amours, et, en cas de conflit entre ses facultés, c'est à la volonté que la victoire reste presque toujours; c'est elle qui est reine.

Et puis souvenons-nous que la foi est un don de Dieu, celui dont Jésus-Christ disait à la Samaritaine : « Ah ! si tu le connaissais ! » Dieu le distribue comme il l'entend, il est le Maître. Mais on s'explique bien la conduite de sa Providence, quand elle le retire aux pécheurs invétérés ou qu elle Taccorde aux hommes de bien, aux belles ftmes, même

si elles paraissent ne pas le chercher en lui-même, comme on place une perle de prix dans un écrin de velours ou de soie.

On sait que le célèbre Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne en France, passa d'une véritable indifférence religieuse à un zèle ardent, qui fit de lui un apôtre. Quelqu'un lui demandait un jour co^lment il était sorti des hésitations et des doutes, qui avaient d'abord obscurci sa puissante intelligence, pour s'élever au plein éclat de la lumière. « Je vous avoue que je Tignore, répondit-il. Je sais seulement que jamais je n'ai vu un pauvre, même alors, sans penser qu'il était mon égal et mon frère. »

La charité l'avait conduit à la foi. N'est-ce pas elle aussi qui y rattacha définitivement un jeune homme, devenu plus tard célèbre, que le doute tourmenta un moment? Il réfuta son esprit par son cœur : il se mit à faire autour de lui des actes de dévouement admirables. C'en fut assez, la foi reparut, comme le soleil après un orage, et inonda désormais de sa paisible et douce lumière l'âme héroïque de Vincent de Paul.

Voilà la récompense! Mais il y a ausssi le châtiment, et les exemples ne manquent pas.

Platon disait : « Que faut-il pour voir Dieu? Etre pur et mourir. »

La parole est belle ; mais TÉvangile a mieux dit encore. On peut voir Dieu sans mourir, on peut le voir dès ici-bas, à travers le voile à demi transparent, sous lequel il se montre et se dérobe tout ensemble. Pour parler sans figure, on peut connaître ce qu'il a dit et savoir ce qu'il demande, et

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quel chemin enfin doit mener jusqu'à Lui ; mais nul n'y parvient aussi sûrement ni aussi bien que les âmes sans tache; c'est d'elles que la parole éternelle a dit: « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! »

Loin de nous certes Tidée de laisser entendre que Tauleur du Génie du christianisme ne se recommandait, dans la conduite ni dans le cœur, par aucun mérite qui offrît des prises à la grâce. En dépit de ses défauts, il était supérieur moralement à beaucoup de ceux qui parlent le plus de ses faiblesses. Mais enfin il eut des faiblesses, et des faiblesses qui ne furent pas seulement des oublis d'un jour. C'était un grave péril pour ses convictions chrétiennes. Si elles en avaient été ébranlées à certains moments de sa vie, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris. Du moins ses passions devaient-elles rendre plus facile l'œuvre de la tentation, que favorisait déjà bien assez le tour dangereux de son esprit.

Ajoutons que les circonstances elles-mêmes accrurent pour lui le danger. Sous Charles X, il se trouva engagé par les événements contre les ministres de la Religion et les politiques qui s'en disaient les défenseurs ^ 11 avait fait de la liberté son idole. Quiconque menaçait d'y porter la moindre

i. Use croyait du reste victime, nous Tavons vu, de l'ingratitude du clergé ; il écrivait, en 1825, à M. de MonUosier : < Le clergé ne m'aime point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun service. » Mémoires d' outre-tombe ^ t. IV, p. 335.

atteinte devenait aussitôt son ennemi. Or, à tort ou à raison, c'est le clergé et ses plus chauds partisans que la voix publique accusait d'inspirer les mesures, où Ton voyait les excès d'une autorité oppressive. Ce dut être une rude épreuve pour celui qui se proclamait le plus intrépide soldat de la liberté. Ses attaques comme ses antipathies et ses rancunes pouvaient glisser facilement des hommes aux doctrines.

D'autant qu'il menait la polémique avec une vivacité, qui ne lui permettait pas toujours de mesurer ses coups. N'appelait-il pas ses adversaires « des trafiquants de religion^? » Ailleurs, ce sont des « hommes d'autrefois qui, toujours les yeux attachés sur le passé, le dos tourné à l'avenir, marchent à reculons vers cet avenir 2 » ou, plus vigoureusement encore, des « oppresseurs de la pensée... fanatiques qui courraient à la honte comme au martyre... hommes vils qui mettraient du zèle à gagner en conscience le mépris public ^ ».

C'est surtout la question de la liberté de la presse qui faisait jaillir ce flot écumant. L'illustre polémiste regardait cette liberté comme son œuvre personnelle, la première en importance de ses œuvres politiques. Le parti contraire dénonçait, dans les journaux^, « cette insupportable tyrannie qui pesait sur le pays » et célébrait « l'émancipation de la liberté dans la censure de la licence >k

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