‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 144 sur 185 · Mémoires d'ouire-tombe, t. VI, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'ouire-tombe, t. VI, p

pas dit cette fois que la terre en ait été desséchée, comme l'auteur marque avec précision qu'elle le fut sous le froid de la première « brise ». Du moins perdit-il, pendant ces jours d'épreuves, l'inefFable douceur d'une foi tranquille, que n'agite aucun orage.

Voilà sans doute les alternatives qu'il signale dans l'histoire de ses sentiments religieux ! On doit croire qu'il ne pense qu'à celles-là, rien ne prouvant qu'il en ait connu d'autres. Que si, en réalité, son âme avait depuis traversé çà et là des troubles passagers, semblables à celui de Rome, — ce qu'aucun document ne révèle, — il n'y aurait point certes à s'en étonner. Tout se réunissait, nous l'avons établi, pour l'exposer à cette sorte de tentation. Ce qui doit surprendre, c'est qu'elle ne l'ait pas tourmenté plus souvent et qu'elle n'ait pu lui arracher en passant, de temps à autre, un mot qui aurait trahi ses doutes avec ses angoisses. 11 n'y a qu'une explication : la force de résistance et la solidité de sa foi. Ou sa foi a rendu la tentation rare, ou elle l'a dominée facilement, aussi souvent qu'elle s'est présentée. De ces deux hypothèses l'une et l'autre tournent également à son honneur.

Du reste, il nous a fait assister un jour à une de ces luttes intimes dont sa conscience fut le théâtre. Il était à Venise, peu de temps après 1830. Sur la tombe d'une jeune femme, morte à vingt ans, un mois après son mariage, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de son amour, il lut cette épitaphe, qui marquait un adieu plein d'espérance : Ci rêvedremo^ nous nous reverrons. Aussitôt la perspective

brillante de cet ineffable rendez- vous, de cette vie nouvelle et radieuse, de ce bonheur incomparable, sans mesure comme sans fin, frappant son âme à rimproviste, comme une vision éblouissante, il laisse échapper un cri de joie involontaire : « Ah! si c'était vrai ! »

Voilà la tentation, la tentation d'une espérance à qui son rêve semble si beau qu'elle hésite à s'y abandonner !

Mais la foi veille, et elle répond immédiatement, avec assurance : « Arrière ce doute! Arrière la pensée qu'aucune angoisse ne déchire le néant!... Ah ! oui, ci revedremo^l »

Ainsi faisait-il sans doute chaque fois que la tentation passait en murmurant devant son âme.

A mesure qu'il prit de l'âge, quand ses passions s'apaisèrent, une sorte de calme bienfaisant, pareil à celui du jour qui tombe, succéda à ses agitations passées. En le voyant vieillir et se rasséréner de plus en plus, quelqu'un de son entourage le comparait aux cimes des grands monts, baignés par une douce lumière, à l'heure tranquille du crépuscule, quand le vent fléchit et que les bruits commencent à s'etfacer.

La tentation sortit de son esprit en même temps que de son cœur ; la paix rentra à la fois dans l'un et dans l'autre, et, sans doute, dans l'un par l'autre.

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