CHAPITRE II
I. Chateaubriand et les incrédules : ce qui explique ces relations ; Béranger ; Barthélémy ; Armand Carrel ; Lamennais. — S II. Chateaubriand et les femmes : I. Exagérations et légendes : les Enchantements de Prudence; une page célèbre faussement attribuée aux Mémoires; ce que le temps tolérait. II. Explication naturelle des fautes de Chateaubriand : que tout Ty portait ; les convictions de Tesprit et les faiblesses de la volonté. II I. Persévérance de sa foi : aveux et repentir ; le chrétien dans le pécheur.
§ L — Chateaubriand et les incrédules
Il s'est trouvé des sceptiques pour objecter à Chateaubriand, contre la sincérité de sa foi, ses relations avec des sceptiques. lU se souvenaient sans doute de ce saint personnage des premiers temps de l'Église, qui, rencontrant à Rome un hérétique célèbre, afifecta de ne pas le voir. Marcion, croyant à une méprise, s'avança vers lui et lui demanda, non sans emphase : « Ne nous reconnais-tu donc pas ? »
— Si, lui répondit Polycarpe, je te reconnais pour le fils aîné de Satan. » Et ce fut tout; il continua sa route.
Personne ne songe à le nier : Chateaubriand n'avait pas une religion aussi énergique. Il tendit la main, il donna sa sympathie, et même son
estime, h des hommes qui avaient pris ouverte ment parti contre ses convictions religieuses. C^était, à ses yeux, une manière d'affirmer sa tolérance. Partisan résolu de la liberté, il a prétendu sans doute faire voir qu'il la supportait et l'aimait, — chose rare! — même chez les autres, fussent-ils des adversaires. Tout le monde sait que les esprits les plus libéraux en théorie sont souvent les plus tyranniques et les plus absolus en pratique. Combattre pour la liberté, risquer son repos et même sa vie pour elle, et, dès qu'il s'agit de l'accorder à un parti contraire, trouver des prétextes pour s'en montrer le pire ennemi, c'est un spectacle qui n'est malheureusement que trop commun : dans tout Jacobin il y a un tyran qui sommeille.
Chateaubriand n'avait pas cet esprit-là, et il a voulu le montrer. Défenseur de la Religion, il pensait qu'elle devait être la compagne, la sœur et l'amie de la liberté ; pratiquement il a tenu à donner la preuve qu'il restait fidèle à ses théories et que sa religion était libérale jusqu'à étonner parfois les plus déterminés des libéraux.
11 faut le dire aussi, — car on n'entend pas écrire ici un panégyrique, — il aimait la faveur populaire* ; et de cultiver ceux qu'elle distinguait entre tous, ce fut peut être, dans sa pensée, un nouveau moyen de la conquérir ou du moins de ne pas la perdre ; on célébrait ainsi son éloge jusque dans le camp opposé au sien.
Ses démarches couraient bien quelquefois le