Voir plus haut, p. 174 et suiv
risque de surprendre un certain nombre de ses amis et de produire parmi eux quelque scandale. Mais ce bruit ne lui déplaisait pas : il n'était pas fâché de passer pour un homme un peu à part, qui ne ressemblait pas à tout le monde.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, qu'il ait obéi à de futiles motifs ou à de nobles inspirations, qu'on l'approuve ou qu'on le blâme, trouverait-on sa conduite regrettable et d'un exemple périlleux, ce qui nous importe ici, c'est de savoir si la vérité de sa foi s'en trouve compromise.
La manière la meilleure encore d'en juger, c'est de voir comment il se comporta dans ces rencontres.
Parmi les fréquentations qu'on lui reprocha le plus, il faut signaler d'abord celle de Béranger. On sait quelle guerre persévérante le chansonnier fit à la Restauration. Ses courtes chansons volaient de toutes parts comme des traits légers; la passion politique leur donnait des ailes, et un peu aussi peut-être la poésie. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles eurent leur influence dans le mouvement qui emporta le trône.
Elles contribuèrent aussi à entretenir et à répandre cet esprit voltairien, qui fut alors à la mode.
Garçon d'auberge, imprimeur et commis,
l'auteur avait beaucoup lu Voltaire, surtout dans sa première profession. Voltaire était mort depuis trop
peu de temps pour que sa renommée eût encore eu le temps de vieillir. Ses œuvres s'étalaient dans la bibliothèque de Taubergiste, confondues dans un singulier mélange avec celles de Fénelon. Le précoce enfant s'en nourrit ; Tesprit l'en pénétra jusque dans les moelles, et il le garda toute la vie. Sa jeune muse chanta bien le rétablissement du culte, au moment du Concordat; il s'essaya aussi dans l'idylle religieuse; mais cette veine fut courte, il l'épuisa vite, et le vieux fonds reparut pour toujours.
Ce fut donc un acte d'audace, de la part de Chateaubriand, de traiter en ami cet ennemi de ce qu'il aimait et adorait lui-même. Un vieux chevalier de Saint-Louis lui écrivait un jour, du fond de sa province : « Réjouissez-vous, Monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu. »
Mais Béranger était extrêmement populaire ; il avait attaqué une politique, que lui-même combattait alors dans les mesures qu'elle inspirait et le ministère qui la représentait ; enfin on l'avait poursuivi, condamné et emprisonné pour ses vers ; c'était comme un martyr de cette liberté d'écrire dont luimême se donnait alors pour le grand-prêtre. Il ne lui en fallait pas davantage : il alla vers le chansonnier. En 1831, on le voit dîner au café de Paris, avec quelques-uns de ceux qu'il appelle ses « nouveaux amis », Arago,Pouqueville,Carrel et Béranger. Il partait alors pour la Suisse. Au dessert, Béranger chanta la chanson qu'il avait composée en son honneur:
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins.
Chateaubriand était ravi. Il entendait même, avec xnoîns de résignation que de plaisir, parler de ses services à l'égard des Bourbons, si injustement appréciés, disait-on, et si mal récompensés :
Et tu voudrais l'attacher à leur chute!
Connais du moins leur folle vanité :
Au rang des maux qu'au ciel même elle impute^ Leur cœur ingrat met ta fidélité.
Il cite ces vers en les déclarant « admirables* ». C'est ne pas se montrer trop difficile. Il faut croire qu'il s'était laissé quelque peu griser par cet « encens », qu'il ne fuyait pas autant qu'on avait l'air de le dire, et ces « soins » intéressés, dont on dorlotait sa vanité maladive.
Quoi qu'il en soit de ses mérites, la chanson fit son chemin en France. De Suisse oîi il était, le voyageur crut devoir remercier la muse bourgeoise, dont les hémistiches s'en allaient un peu lourdement, deux par deux, promener son éloge jusque dans les cabarets de village. Celle-ci ne voulut pas être en reste avec lui, et, « s'attachant » à sa fuite, comme elle disait dans sa langue, elle l'atteignit de son encensoir jusque sur les bords du lac de Genève. Mais cette fois elle condescendait à la prose. Il faut lire une partie au moins de cette longue lettre,