Mémoire (Vautre-tombe, t. V, p
si l'on veut s'expliquer la manière dont en a parlé plus tard le destinataire.
Béranger y traitait Chateaubriand de « grand poète » et, faisant allusion à ses tristes pressentiments sur l'avenir, il ajoutait:
« Cet avenir, vous y avez une si belle place, qu'il y a ingratitude à vous de douter de sa grandeur. Oui, Monsieur, la société subit une transformation; oui, elle accomplit la grande pensée chrétienne de l'égalité. Cette pensée chrétienne que vous avez remise en honneur parmi nous, en Tornant de toutes les richesses du génie, s'empare du monde, élaborée comme elle l'est, depuis près d'un demi-siècle, par notre chère et belle France. Beaucoup d'hommes des anciens jours le nient, parce qu'elle s'est dépouillée d'une partie de ses voiles religieux. Mais elle est claire et distincte, pour ceux qui, comme moi, n'ont jamais vu dans le Christianisme qu'une grande forme sociale, qui à sa naissance a eu besoin de la sanction divine. Mon Dieu est bien au-dessus de ces changements humains ; mais il n'en est pas moins présent au grand drame où nous avons tous une part plus ou moins active, et c'est sa présence qui me donne de la résignation. Mon rôle decomparse ou de niais s'est agrandi. Vous, Monsieur, à qui ce Dieu a donné à remplir un rôle principal, n'y puisez-vous pas de la force pour le conduire jusqu'au bout ? »
Puis les éloges pleuvent à torrents. 11 est parlé de cette statue que chaque « homme de génie >» se dresse dans son âme, poussé par « la conscience de sa valeur... Tout revenu que vous êtes des. vanités
de ce monde, la voix de vos contemporains vous aura forcé de faire la vôtre colossale... Quand vous me donnez une marque de souvenir, il me semble que j'entends la postérité prononcer mon nom. »
Il lui annonce en même temps que la chanson, dont sa popularité « a fait le succès », figurera dans le recueil qu'il va publier prochainement. « Mais j'ai peur que vous ne vous y trouviez en bien mauvaise compagnie. Le goût quej 'ai pour la poésie populaire me souffle parfois d'étranges choses... J'ai voulu essayer de transporter la poésie dans les carrefours, et j'ai été conduit à la chercher jusque dans le ruisseau: qui dit chansonnier dit chiffonnier... Au reste, si vous me lisez, pensez un peu à Aristophane, mais n'y pensez pas trop*. »
Ces derniers mots ne manquent point d'esprit ; et ce n'est pas le seul passage qui fût capable de plaire à Chateaubriand. Outre cette musique de ses louanges, qui charmait tant son oreille, et cette assurance M d'une vive et franche affection, déjà bien ancienne » , qui ne pouvait le laisser tout à fait indifférent, Béranger lui parlait sympathiquement de la tolérance, de l'égalité, dont le Christianisme avait révélé au monde la pensée, de Dieu et de sa Providence qui joue son rôle dans le grand drame de l'univers; autant d'idées qui lui étaient chères, et dontTexpression, élevée et sonore, devait nécessairement trouver de l'écho dans son cœur.
11 est vrai que le rationaliste se laissait voir aussi chez son correspondant ; il exprimait çà et là des
1. Dans le Congrès de Vérone, note; Œuvres, t. XII, p. 470-473.
opinions, auxquelles il n'était pas possible à un chrétien de se montrer favorable. En somme, une partie de la lettre, une partie très courte, composée de quelques lignes seulement, méritait qu*on fît des restrictions dans Téloge de l'ensemble ; un croyant pouvait approuver tout le reste.
Amené un jour à s'expliquer sur ce morceau, Chateaubriand a-t-il fait le partage nécessaire? Qu'on en juge! 11 a publié les pages, dont envient de lire un extrait, quelques années après les avoir reçues. Béranger était alors « pourvu d'un des grands offices de la renommée ». C'était un des rois incontestés de l'opinion. L'éditeur fait donc précéder, Tœuvre d'un compliment un peu ample, que la situation si considérable de l'auteur a dû fatalement l'entraîner à grossir . Mais le mot qu'on attend y est tout de même : « M. de Béranger me pardonnera d'avoir fait connaître sa lettre, aussi spirituelle qu'admirable (ma foi catholique mise à part;*.
On pourrait souhaiter peut-être un autre tour; c'est une question de forme; mais, quoi qu'on en ait pu dire, il n'y a rien à changer au fond. L'écrivain loue jusqu'à l'hyperbole, au point de vue littéraire, le morceau qu'il va citer ; mais il fait expressément ses réserves au point de vue religieux. Éloges et réserves tiennent, d'ailleurs, en deux lignes.
C'est pourtant l'unique passage de ses œuvres sur lequel Sainte-Beuve s'appuie pour mettre en doute la vérité de ses sentiments catholiques, dans
!. €lEMt;res,t. XII, p. 469.
le seul endroit où il se donne Tair de discuter expressément sur ce sujet. « Quant à la nature de son catholicisme », dit-il, « elle se produira assez dans le cours de notre étude ; — on sait de quelle manière : par insinuations vagues et sous-entendus malveillants, — un seul trait ici suffira. »
Ce trait, c'est la phrase que nous venons de reproduire. Le critique a beau dire ; cette phrase ne suffit qu'à prouver, par Tusage qu'il en fait,^ l'embarras où il se trouve d'apporter un argument sérieux *.
Vers le temps même où Chateaubriand dînait avec Déranger, au son de ses refrains, j'allais dire « au bruit de son fifre ^ », un autre poète glissaitT son éloge dans des pages enflammées. Chaque semaine paraissait alors, sous le nom de Némésis, le « journal en vers d'un seul homme », ainsi qu'il s'appelait encore lui-même. Ces pièces partaient en tous sens, comme des flèches de feu. Mélange confus de vérités et d'injures, frappant juste ou frappant à faux, mais frappant toujours fort, elles allaient droit aux puissants du jour, d'Argout, Persil, Guizot, tous les ministres, saluées au passage par de véritables acclamations ; jamais satires ne furent plus véhémentes ni plus populaires.
Chateaubriand reçut donc quelques bouffées
1. Chaleauhnand et son groupe, I, 297, en note. Sainte-Beuve essaie de sauver sa preuve par une comparaison fort inconvenante; mais ce piment inattendu ne la rend pas meilleure.