‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 148 sur 185 · L'expression est de Béranger lui-même, dans Bohémiens · texte numérisé non relu

L'expression est de Béranger lui-même, dans Bohémiens

d'encens de cette urne qui n'en brûlait guère. Il y avait un peu de quoi le compromettre ; car Barthélémy n'était pas seulement alors un adversaire de la royauté; emporté par le mouvement libéral d es dernières années de la Restauration, il avait, comme tant d'autres, combattu la Religion, en lui mettant le masque commode du fanatisme. Et voilà qu'il célébrait avec chaleur celui des écrivains du siècle qui avait le plus heureusement travaillé à ramoner la sympathie autour des autels ! Comment celui-ci accueillit |ces avances qui devaient après tout flatter son orgueil, on va le voir :

« Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831.

« Monsieur,

(( J'ai reçu ce matin le dernier numéro de la Némésis^ que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Pour me défendre de la séduction de ces éloges donnés avec tant d'éclat, de grâce et de charme, j'ai besoin de me rappeler les obstacles qui s'élèvent entre nous. Nous vivons dans deux mondes à part; nos espérances et nos craintes ne sont pas les mômes; vous brûlez ce que j'adore ; et je brûle ce que vous adorez. »

Chateaubriand défend alors, en avocat noble et généreux, cette race de rois exilée, que le poète s'était donné le tort d'attaquer avec violence, ajoutant « les proscriptions des muses à celles des lois ». Puis il parle hardiment du Christianisme. Et comme Barthélémy avait paru désirer « s'asseoir à son foyer », pour le peindre d'après nature, il lui dit que

sMl avait roccasion de le voir de près il l'inviterait à revenir à la foi de son enfance, que ses premières poésies avaient célébrée :

« Puisque votre lyre, au premier accord de son harmonie, chantait mes Martyrs et mon Pèlerinage^ pourquoi n'achèveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne m'a arraché que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais la sève est restée au cœur. J'ai encore la main assez ferme pour tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire... Si en restant attaché à la cause de la liberté et des lumières, vous donniez asile à la religion, à Thumanité, à rinnocence, vous verriez apparaître à vos veilles une autre espèce de Némésis digne de tous les hommages de la terre*... »

Quel effet produisirent sur le jeune poète ces graves conseils d'un vieillard que la vénération publique vouait à l'immortalité, Thistoire ne le dit pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quelques années après, il n'était plus le même; soit pour obéir à des convictions nouvelles, soit pour des vues moins désintéressées, comme on l'en a soupçonné, il s'était séparé de son parti ; et à ses anciens amis, qui l'accusaient de versatilité, il répondait ce mot devenu fameux :

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Chateaubriand essaya aussi, nous l'avons dit plus

i. Mémoires (V outre-tombe, t. V, p. 370-314.

haut en passant, d'exercer son apostolat sur Armand Carrel.

On connaît ce journaliste intrépide et loyal , homme d'action plus encore qu'homme de plume, mais fort cependant, énergique et véhément, dans son style aussi bien que dans son caractère. Il n'avait que trente ans lorsque la révolution de Juillet éclata. Il y prit une part active. N'était-elle pas, d'ailleurs, le rêve réalisé et aussi, en quelque sorte, l'œuvre particulière du National, auquel il collaborait avec Thiers et Mignet? Devenu alors rédacteur en chef, il suivit sa pente et se trouva bientôt l'adversaire du régime, qu'un peu auparavant il appelait de ses vœux, et dont il avait salué l'avènement comme la joyeuse aurore d'un temps nouveau. L'expérience serait-elle donc fatale à tous les rêves ?

C'était, en vérité, une singulière réunion que celle du Café de Paris ^ le soir du dîner fameux qu'y donna Chateaubriand. Un des convives représentait la fidélité au pouvoir disparu; les quatre autres avaient travaillé ardemment au profit du pouvoir nouveau, et ils en restaient, à tous les yeux, les plus fermes défenseurs. Or le serviteur du passé laissait chanter devant lui l'ingratitude de ses maîtres vaincus, et les vainqueurs, déjà fatigués de ce qu'ils nommaient la veille la meilleure des républiques , n'étaient pas loin de regretter leur victoire.

Armand Carrel était le plus jeune de ces désabusés et le plus franc.

C'est à propos de ses Études historiques que Chateaubriand l'avait connu. Il fait dans sa préface, on le sait, un exposé des ouvrages divers, dont l'his-

toire a fourni le sujet, et il mentionne, en le& louant, ceux de Carrel ; il reproduit môme, avec sympathie, un passage où Tauteur reconnaît expressément la Providence.

Le jeune historien fut sensible à ce haut témoignage, et les relations s'établirent. Elles arrivèrent même à être cordiales, autant du moins que le permettait l'inégalité des âges. Le rédacteur en chef du National^ devenu républicain, quoiqu'il commençât « à craindre, selon Chateaubriand, que les Français ne fussent pas capables d'un sentiment raisonnable de liberté », saluait dans son illustre ami un vétéran glorieux, le hardi pionnier qui avait ouvert le chemin à la liberté nouvelle, la liberté de parler et d'écrire. De son côté, celui-ci appréciait en lui la loyauté, le courage, et, tout éloigné qu'il était de la vérité religieuse, une certaine élévation morale dans les pensées et, en particulier, une virile préoccupation du mystère qui suit la tombe.

Il citait de lui cette page où éclatent, en effets avec une sincérité vaillante, lés nobles inquiétudes d'un homme d'action, que les ardeurs de la lutte n'empêchaient pas de réfléchir sur le grave problème de sa destinée. Armand Carrel l'avait écrite à propos d'un personnage connu, qui venait de faire brusquement, par le suicide, ce terrible saut dans l'invisible, dont l'idée seule, disait-il, épouvante les plus sceptiques:

« J'ai pu conduire par la pensée ma vie jusqu'à cet instant, rapide comme l'éclair, où la vue des objets, la voix, le sentiment m'échapperont, et où les dernières forces de mon esprit se réuniront

pour former l'idée : je meurs ; mais la minute, la seconde qui suivra immédiatement, j'ai toujours eu pour elle une indéfinissable horreur ; mon imagination s'est toujours refusée à en deviner quelque chose... J'ai vu chez tous les hommes, quelle que fût la force de leurs caractères ou de leurs croyances*, cette môme impossibilité d'aller au-delà de leur dernière impression terrestre, et la tête s'y perdre, comme si, en arrivant à ce terme, on se trouvait suspendu au-dessus d'un précipice de dix mille pieds. On chasse cette effrayante vue pour aller se battre en duel, livrer l'assaut à une redoute ou affronter une mer orageuse ; on semble même faire fi de la vie, on se trouve un visage assuré, content, serein; mais c'est que Timagination montre le succès plutôt que la mort; c'est que l'esprit s'exerce bien moins sur les dangers que sur les moyens d'en sortir2. »

Quelque temps après, un matin d'été, il tombait frappé à mort, au bois de Vincennes, dans une rencontre au pistolet^. On le porta à Saint-Mandé, et la nouvelle se répandit bientôt à Paris que son état paraissait d'une gravité extrême. Chateaubriand accourut. 11 voulait tout ensemble apporter au blessé un témoignage de douloureuse sympathie, et, si l'heure fatale était venue, l'aider en ami, avec sa foi chrétienne, à faire doucement ce premier pas dans l'autre monde, dont la seule pensée lui don-

1. Il fréquentait peu les âmes religieuses, on s'en aperçoit ici.

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