Mémoires d'outre-tombe, t. VI, p. 316-3i
l'apostasie. 11 était Breton, comme Chateaubriand, et, comme lui, Breton de Saint-Malo. Ils avaient, d'ailleurs, lutté côte à côte, douze ans auparavant. Lamennais fondait alors le Conservateur: il s'associa Chateaubriand avec de Bonald et de Villèle. C'était l'époque où, en politique, il proscrivait la liberté, au nom de l'absolutisme, et où il anathématisait, en religion, quiconque ne l'imitait pas à l'égard du pape, dans son obéissance impétueuse, sans distinctions ni réserves, ou bien, comme on disait, osait se montrer moins violemment ultramontain que lui-même. Il se faisait condamner alors par les tribunaux civils, pour excès de zèle envers Rome et sous la charge d'avoir exagéré les droits de l'Église.
Quinze ans après, il était poursuivi et emprisonné à cause de l'exaltation de ses idées révolutionnaires.
Chateaubriand avait si vivement combattu pour la cause de la liberté de la presse qu'il s'en regardait, on se le rappelle, comme le représentant attitré. C'était peut-être une de ses vanités les plus délicates, que nul écrivain ne pût être frappé pour un délit d'opinion, sans qu'il se crût obligé de faire auprès de lui une démarche sympathique, qui prenait devant le pays le caractère d'une protestation.
11 alla donc voir le prisonnier. « Dans la même prison »,^ disait-il avec un secret orgueil, « dans la même prison où je visitais autrefois le noble et malheureux Carrel, je visite aujourd'hui l'abbé de Lamennais... Dans la dernière chambre en montant, sous un toit abaissé que l'on peut toucher de la main, nous, imbéciles croyants de liberté, Fran-
^ois de Lamennais et François de Chateaubriand, nous causons de choses sérieuses. U a beau se débattre; ses idées ont été jetées dans le moule religieux; la forme reste chrétienne, alors que le fond s'éloigne de plus en plus du dogme; sa parole a retenu le bruit du ciel. »
Ils agitaient ensemble les grandes questions de l'avenir du monde. Prophètes tous deux à leur manière, ils voyaient le mouvement populaire grandir à l'horizon, sans que leur commune sympathie pour un ordre de choses nouveau les aveuglât sur les excès qu'il fallait attendre, et tâcher de conjurer, si l'on voulait échapper à la ruine. L'égalité absolue, qu'ils entendaient prôner par des esprits aventureux, leur semblait ne pouvoir cesser d'être une chimère que pour devenir un malheur et une honte. Elle «ramènerait », disait Chateaubriand, « non seulement la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes. » 11 faudrait mettre la volonté même « en régie sous la surveillance de tous * ».
Lamennais était du même avis. A ses yeux, pour arriver à ce nivellement général, si on en poursuivait l'utopie, on serait obligé d'agir sur l'enfant dès sa naissance. C'est donc entendu : maître absolu de ces petits êtres dont il s'empare, l'État les « manipule » à sa guise. 11 en fait « ce qu'il veut, moralement, physiquement » ; c'est « une servitude universelle et si profonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à l'âme même^ ».