Mémoires (T outre-tombe, t. VI, p
2. Op. cit., dans les Mémoires d'outre- tombe, t. VI, p. 372.
qui l'avait frappé, tandis que Fautre, étant monté de plus en plus dans la foi à mesure qu'il gravissait les sommets de Tàge, jouissait dans son âme d'une paix sereine, qui faisait ressembler le calme de son déclin à la tranquillité d'un beau soir. Lamennais aurait amené volontiers l'entretien sur les choses religieuses. Il éprouvait le besoin de discuter, de donner ses preuves, d'entendre celles des autres, comme s'il y eût eu dans les replis cachés de sa conscience une dispute permanente, un combat sans fin, dont l'écho tentait de jaillir brusquement au dehors.
Chateaubriand l'arrêtait chaque fois au premier mot, on l'a vu ailleurs, car lui ne souhaitait aucunement la discussion en cette matière ; il savait tout ce qu'il désirait savoir, il ne cherchait plus rien, il n'attendait aucune lumière. Se jugeant incapable de ramener jamais cette intelligence obstinée et superbe, d'agir efficacement sur cette âme de fer, il la plaignait du moins de tout son cœur, ainsi qu'il en avait plaint beaucoup d'autres. Le spectacle de tant de doutes et d'erreurs lui faisait mieux sentir le prix des certitudes de la Foi, comme les horreurs du naufrage, un jour de tempête, selon l'image antique, font apprécier plus vivement son bonheur à celui qui les voit du rivage, où il n'a rien à craindre de la colère des flots. Dans la société de ces sceptiques, il se félicitait plus que jamais d'être chrétien, et il murmurait en lui-même : « Je comprends ce qu'ils comprennent, et ils ne comprennent pas ce que je comprends ^ »
i. Mémoires (Toutre-lombe, t. VI, p. 372.
Pour M. de Lamennais, son amitié, d'accord avec sa religion, regrettait amèrement Tinfluence profonde qu'il eût été à même d'exercer sur l'iîiglise de France, s'il était resté fidèle à sa mission. Il se faisait à lui-même un complaisant tableau du grand rôle que ce rare talent aurait pu jouer. Et il concluait avec tristesse : « Dieu ne l'a pas voulu ; la lumière a tout à coup manqué à celui qui était la lumière ; le guide en se dérobant a laissé le troupeau dans la nuit. »
Sa charité rêvait du moins de le voir remonter vers le jour : il se le figurait, redevenu ce qu'il avait été jadis, l'assistant, lui son aîné par les années, à l'heure solennelle de l'agonie, au seuil « de ces portes qu'on ne repasse plus».
Et il ajoutait, dans un vœu suprême :
« Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots. Qu'il soit permis à mon ardente foi et à mon admiration sincère d'espérer que je rencontrerai mon ami réconcilié sur le même rivage des choses éternelles*. »
§ II. — Ghateiubriand et les femmes
En 1803, dans une lettre que Sainte-Beuve appelle « la grande lettre », Joubert le platonicien écrivait à Mole le stoïque, à propos de leur ami commun, encore dans tout le feu de la jeunesse : « Vous et
i. Mémoires <r outre-tombe, t. VI, p. 374.
moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses. Notre morale et l'amitié nous en donnent le droit. Mais ce droit, faudra-t-il aussi raccorder à d'autres hommes, qui certainement ne le valent pas ? »
Assurément non ; et c'est une usurpation un peu pharisaïque, s'ils le prennent. 11 en est cependant qui l'ont pris. Non pas qu'ils se soient toujours érigés en censeurs rigoureux de défaillances morales qu'ils retrouvaient, et pires encore, dans leur propre histoire ; mais ils les ont étalées avec une injuste complaisance : en y revenant sans cesse, ils ont donné au public l'impression qu'elles formaient comme le tissu même de la vie de Chateaubriand, et ils ont éclaboussé de ces souillures la pureté même de sa foi.
Ramenons les choses au point. Chateaubriand a eu certainement des oublis, mais la légende aussi s'en est mêlée. Tout n'est pas à croire dans ce qu'on répète.
Pour ma part, il m'est difficile de prendre au sérieux, par exemple, les récits de M""* de Saman. Dans un livre étrange, qui se donne l'air d'être des Mémoires, Hortense AUart (c'était son nom) raconte avec complaisance qu'elle inspira la plus vive passion à Chateaubriand, qui avait alors passé la soixantaine*. Elle fait l'histoire de cette passion; aucune pudeur ne l'arrête, et naturellement elle a
1. Hortense Allart épousa sur te tard M. de Méritens. Son livre a pour titre les Enchantements de Prudence; il a paru en 1872. En 1873 parurent les Nouveaux Enchantements; en 1874, les Derniers Enchantements. L'auteur était septuagénaire.
le beau rôle ; c'est elle qui se résout enfin à rompre. Mais elle ne quitte ce champ de bataille que pour courir à d'autres exploits, car c'est son occupation constante, le fond de sa vie même et comme sa profession. Elle paraît n'avoir aucune idée de la morale. Ses propres récits la dégradent : elle ne semble pas s'en apercevoir; et qu'importe, d'ailleurs, puisque son amour-propre triomphe ! Car elle produit partout, d'après ce qu'elle dit, une impression foudroyante. Personne ne l'approche sans tomber à ses genoux. Ce qu'elle aime pardessus tout, c'est de se donner la « gloire » (le mot est d'elle-même) d'avoir fait un moment perdre la tête à des hommes connus, esclaves de choix que son impudeur s'honore d'avoir traînés à son char. C'est une manie, une vraie manie, et qui n'est pas loin de paraître insupportable, car on voit avec évidence que c'est l'orgueil qui l'inspire.
Vers le temps même auquel sont rapportées ces singulières conquêtes, une femme d'esprit, M""? Sophie Gay, signalait justement « le goût qu'ont maintenant les femmes coquettes de compromettre les hommes à la mode ».
Aucune assurément ne l'a eu au même degré que celle-ci. Ce n'est pas qu'elle se contente de ces victoires illustres ; elle ne dédaigne pas des succès plus modestes ; tout fait nombre. Ce qu'il lui faut d'abord, c'est que ses lecteurs soient persuadés qu'elle n'a pu paraître, où que ce fût, sans mettre quelque esprit à l'envers par la fascination de ses charmes. 11 est vrai qu'elle ambitionne en même temps la renommée littéraire ; son style est comme
son visage : irrésistible. Voilà ce qu'elle entend faire savoir au monde et ce que le monde doit croire !
Eh bien, non ! Le but est trop clair, l'arrangement trop visible, la vanité à la fois trop exigeante et trop satisfaite. Dans cet ensemble invraisemblable, chaque détail devient suspect.
Née en 1801, Hortense Allart était institutrice chez le général Bertrand, quand celui-ci lui dit un jour qu'il se félicitait de ne l'avoir pas amenée à Sainte-Hélène, comme il en avait été question un moment. Pourquoi ? Parce que l'Empereur n'aurait pu, paraît-il, échapper à la séduction de ses attraits: il serait devenu « très amoureux* ». Elle rencontra bientôt un homme encore tout jeune et qui, avant de la connaître, était « la vertu même ». La voilà aussitôt qui tend ses filets ! La proie y tombe à la fin, et, ce jour-là, elle est hors d'elle-même, folle de joie, non par l'ivresse de son cœur, mais par celle de son orgueil. « La pensée d'un tel bonheur », ditelle, « d'une telle gloire j était plus forte que moi^. »
Cependant elle gardait assez sa présence d'esprit pour remarquer que sa victime trouvait ses lettres « très belles^» et « sa nature admirable* ». Après cinquante ans, elle y pensait encore avec délices et n'oubliait pas de nous l'apprendre. Du reste, sa Conjuration d'Amboise qu'elle publia alors, fut, assure-t-elle, « beaucoup louée » et ses Lettres sur JM"' de Staël « réussirent » à leur tour^.
i. Les Enchantements de Prudence, 2* édition, p. 3!.