Paris 1834, in-8% chez Lefèvre
frappé dans le salon de TAbbaye. Comment son compte rendu n'en dit-il rien, ni directement, ni au moyen d'une de ces insinuations adroites, que son art aurait bien su au besoin tourner en compliment? Ce silence est significatif de sa part et de la part d'écrivains préoccupés de ce qui devait piquer le plus vivement la curiosité publique.
Il y a plus encore. Supposé que la page se soit trouvée alors dans l'ouvrage et qu'elle ait été lue, ce que rien n'indique, Sainte-Beuve ne serait parvenu que bien difficilement à en prendre copie. Chateaubriand n'abandonnait pas son manuscrit à ses auditeurs. Dans ce salon discret, où ils Tattendaient avec une sorte de recueillement, au milieu de cette demiobscurité mystérieuse que faisaient régner dans la pièce les doubles rideaux tombant sur les fenêtres, vers deux heures le maître arrivait, portant son manuscrit enveloppé dans un mouchoir de soie. Il le confiait alors à un de ses jeunes amis. Ampère ou Lenormant, qui en faisait la lecture, tandis qu'il écoutait lui-même, assis au coin de la cheminée, en face de M""* Récamier. Il y eut ainsi cinq réunions. Chaque fois, la lecture finie, l'auteur reprenait son bien jusqu'à l'après-midi du lendemain, où tout se passait de la même manière.
Quant aux fragments que les auditeurs ont pu prendre, on voit qu'ils ont dû se borner à la première partie des Mémoires^ queM°* Récamier avait copiée en 1826 et qui s'arrêtait à la jeunesse*, et,
1. Cette copie a été publiée depuis, — en 1814, — par M— Charles Lenormant, sous ce titre : Souvenirs d'enfance el de jeunesse de Chateaubriand, un vol. in-16.
pour le reste, aux rares endroits que Técrivain a voulu faire parvenir dès lors au public. Or il serait étrange que Tun d'eux eût été justement celui qu'il aurait tenu depuis à soustraire à tous les regards en le supprimant de son œuvre.
Ajoutons que cette confession imprévue aurait appartenu, d'après Sainte-Beuve, au récit du voyage à Prague. Or Chateaubriand entourait ce récit d'un mystère tout particulier. M. D. Nisard raconte que n'ayant pas assisté aux lectures, comme on Ta vu, il fut reçu par Técrivain dans son cabinet de travail. « Il eut la bonté », dit-il, « de me lire les sommaires des chapitres. » On arriveainsi au chapitre sur le fameux voyage, où il était parlé de la duchesse de Berry et de la visite au roi Charles X. Aussitôt, continue Nisard, « une grosse et sotte interjection me trahit; du fruit défendu, c'était la partie la plus défendue ; je demandai donc le voyage à Prague. M. de Chateaubriand sourit et me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux hommes comme vous », me dit-il, « m'imposant ainsi la discrétion sans me la demander* ».
Nisard feuilleta alors ces pages, là même, devant l'auteur, et ce fut tout. Comment supposer avec vraisemblance que Sainte-Beuve a été plus heureux, et qu'il est le seul à qui on ait tout livré? Comment le croire surtout quand il n'a parlé en aucune manière d'un privilège si flatteur, si envié, et qu'il n'a aucunement essayé d'en faire profiter
1. Lectures des Mémoires de M, de Chateaubriand, Paris, 1834, préface, p. 20.
alors ses lecteurs, pas même, je l'ai dit, par un de ces habiles sous-entendus où son art se plait autant qu'il y excelle * ?
Qu'allons-nous donc conclure ? que sur ce point le critique a commis un faux? Assurément non; la conclusion serait aussi téméraire qu'injurieuse. On doit dire seulement qu'on ne voit pas jusqu'ici d'explication plausible qui justifie Sainte-Beuve de ce reproche, ce qui n'est pas une preuve péremptoire contre lui, bien des faits réels pouvant rester et restant inexpliqués.
Il faut retenir aussi qu'il n'a jamais averti le public que le passage où il s'appuyait avec complaisance ne figurait dans aucune édition des Mémoires ! ce qui montre évidemment ou qu'il n'a pas usé d'une parfaite bonne foi sur ce point, ou qu'il a lu les Mémoires bien légèrement, lui qui a tant parlé de l'auteur, et qu'il n'a jamais pris le soin de comparer ses notes avec le texte avant de les livrer au public.
Mais ce qu'il est nécessaire de remarquer pardessus tout, une conséquence évidente de cette
1. Lui-même avoue que ces récits étaient l'objet d*un certain mystère de la part de l'auteur ; ajoutons qu'il fait des allusions très nettes à certains endroits, dont celui qui nous occupe n'est point : « Quant à la seconde partie des Mémoires^ nous aurions beaucoup à en dire, même en n'effleurant rien de toute la relation de Prague, de l'intérieur des princes déchus, ni de l'intérieur de M"* de Berry... mais les paysages de Bohême... mais Venise et la Zanzé de Pellico, et le Lido, où l'enfant des mers salue avec amour ses vagues maternelles, mais Ferrare, etc. » Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand^ p. 141-142. Rien, comme on voit, sur le célèbre aveu, qui aurait éclairé d'une lumière si inattendue le fameux voyage raconté par V Itinéraire ^ rien, absolument rien.
discussion, c'est que le passage si connu et si souvent invoqué est sans aucun crédit; on n'est plus autorisé à le reproduire; désormais il n'y a pas à en parler, il ne compte pas^.
Il faut donc en rabattre : on ne saurait admettre tout ce qui a été raconté sur la conduite morale de Chateaubriand.
i . La discussion précédente était écrite, quand nous avons appris rexistence d'un manuscrit des Mémoires. Après bien des instances, le libraire, qui en est le propriétaire, M. Champion, a bien voulu, dans un intérêt scientifique, nous autoriser à le consulter. Il pouvait sortir en effet de cet examen la confirmation authentique de l'hypothèse, par laquelle nous avons supposé, d'ailleurs sans preuves, que le passage avait d'abord existé dans les Mémoires, et que Chateaubriand l'en avait plus tard retranché. Ce manuscrit forme 4 volumes in-4* reliés. 11 a été écrit par Pilorge, secrétaire de Chateaubriand ; mais Chateaubriand lui-même l'a revu, corrigé et signé à chaque chapitre, car il est divisé en livres et en chapitres comme l'édition des Mémoires que publie en ce moment M. Biré. 11 ne comprend pas les premiers livres de l'ouvrage. Ecrit je ne sais à quelle date, il est resté jusqu'à la fin sous les yeux de Chateaubriand, qui en a signé une page dans les derniers jours même de sa vie. Ce qui prouve le prix que l'auteur y attachait, outre le soin qu'il a pris d'y signer si souvent, c'est qu'il y a introduit le propre manuscrit de Zanze, la fille du concierge de la prison dont a parlé Silvio Pellico, et qui a protesté, on le sait, contre son récit auprès de Chateaubriand. Celui-ci a mis ce manuscrit parmi les feuilles de son texte, sous la même reliure, quoiqu'il y ait à côté, comme dans les éditions ordinaires, le texte italien et la traduction.
Ce manuscrit des Mémoires n'est pas celui dont on s'est servi pour les feuilletons de la Presse, ni pour les éditions parues en librairie. Car, outre des variantes seuis importance, il contient à propos du voyage de Venise une cinquantaine de pages, qui n'ont jamais été publiées. Elles roulent sur des historiettes un peu légères, dont le souvenir n'est resté dans les éditions qu'à la table dès matières, où on lit : « Courtisanes anciennes et modernes. » J'avoue que lorsque j'ai vu ces nombreuses pages inédites, je n'ai pas douté que le passage, cité par Sainte-Beuve et emprunté justement, d'après le critique, au voyage de Venise, ne s'y trouvât tout au long.
Or il n*y est point, et ceci me semble assez grave.
Ajoutons qu'il est nécessaire de se reporter à son époque, si Ton veut être juste envers lui. Ce tempslà autorisait des usages que le nôtre ne souffre plus; il paraît n'avoir trouvé rien à redire, là même où nous ne sommes pas loin de voir un sujet de scandale.
Certes Taffection qui unit Chateaubriand à M™® Récamier est au-dessus de tout soupçon.
Personne n'en mit jamais en doute la pureté et la noblesse. Et cependant les apparences étaient bien de nature à faire incriminer ces honnêtes rapports. On sait quelle femme admirée était M"' Récamier. De dix ans plus jeune que Chateaubriand, elle était Tesprit, la grâce, la beauté même. De tout temps, dans sa maturité brillante, comme dans l'éclat printanier de sa jeunesse, elle exerça autour d'elle une sorte de fascination, qu'augmentait encore le prestige de sa vertu immaculée. A\ec cela possédant au suprême degré l'art de plaire et prenant plaisir à le cultiver, entourée, célébrée, adorée et aimant à l'être, sans perdre jamais le respect de ses adorateurs, elle était douée, comme on Ta dit, d'une sorte de coquetterie angélique. Elle vivait séparée de son mari, qui avait près de trente ans de plus qu'elle. Sa situation, ses charmes, ses succès, le besoin qu'elle éprouvait de toucher les cœurs comme elle frappait les yeux, tout contribuait, semble-t-il, à imposer une réserve partie culière à ceux qui fréquentaient assidûment sa
maison, s'ils ne voulaient pas que la voix publique tînt leurs sentiments pour suspects.
Or on va voir de quel style Chateaubriand se sert envers elle. La vive amitié de Técrivain parle le langage même de la passion ; et il en faudrait beaucoup moins pour nous tromper sur la nature de ces relations affectueuses si nous n'en connaissions d'ailleurs le caractère élevé et sans tache.
Ambassadeur à Londres, en 1822, il écrivait le 4 juin : « Etre aimé de vous, vivre en paix dans une petite retraite avec vous et quelques livres, c'est là tout le fond de mes vœux et de mon cceur. » Quelques jours après : « N'allez pas vous mettre en tête que vous pouvez me fuir : j'irai vous chercher partout. » Il lui dit le 22 juillet : « Tant que je vivrai, je vivrai pour vous... Je ne puis vivre longtemps séparé de vous, et je suis déterminé à vous voir à tout prix. » S'il fait d'activés démarches pour représenter la France au congrès de Vérone, il lui avoue que sa raison secrète, c'est que le voyage le ramènerait auprès d'elle, « idée qui l'occupe éternellement* ».
Six ans après, il partait pour l'ambassade de Rome. Au moment de passer la frontière, le 19 septembre 1828, il écrit à son amie : « En France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends. »
Ce dernier mot fait allusion au projet que M"*' Récamier avait formé d'aller la rejoindre en Italie, où il la devançait avec M°' de Château-