De Loménie {Cot^respondanl, 25 oct
son livre, il ne s'inspire pas d'un sentiment favorable, tout au contraire ; et les preuves abondent. En voici quelques-unes.
Vient-il à signaler un « pamphlet » contre l'écrivain? Il se garde d'y rien blâmer; en retour il en cite avec plaisir ce qui lui semble frapper le plus juste, et il conclut d'un certain air engageant, et comme ravi de la leçon que Chateaubriand vient de recevoir : « Il y a du bon dans cette petite brochure ^ »
On sait que, par suite de circonstances qu'on verra plus loin, les relations de Chateaubriand avec sa jeune femme furent rares, trop rares, jusqu'en 180i. Pourquoi ajouter encore à la réalité? Or, à propos d'un voyage que l'auteur du Génie du Christianisme fit en Bretagne, dans sa famille, Sainte- Beuve avance qu'il n'avait pas revu sa femme depuis dix ans. La vérité, c'est que deux ans auparavant, dès sa rentrée en France, en 1800, il l'avait informée de son retour, et qu'elle était venue le voir à Paris avec ses sœurs. Il a raconté lui-même la scène :
« M"* la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq MM. Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour répondre à mon nom 2. M"' de Chateaubriand vint à son tour. Elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur, que j'ai
t. Chateaubriand et son groupe, t. H, p. 110. 2. Lassagne était le nom d'emprunt qu'il avait pris, son nom véritable, son nom d'émigré, pouvant être encore un péril.
trouvé auprès d'elle, depuis que nous sommes réunis. M"' la comtesse de Caux, Lucile, se préprésenta ensuite. »
Le critique se trompe donc certainement. On aimerait mieux, en vérité, que ce ne fût pas au préjudice de son auteur.
En 1838, Chateaubriand, citant une parole élogieuse, dite par Napoléon sur lui à Sainte-Hélène, ajoutait : « Pourquoi n*avouerais-je pas qu'elle chatouille de mon cœur Torgueilleuse faiblesse?»
Ce mot scandalise Sainte-Beuve. Il rappelle que la même plume avait été violente autrefois à l'égard de l'Empereur ; il écrit : « C'était bien la peine de crier au Néron et de faire le Tacite pour en venir à une telle conclusion *. »
Quand le nouveau Tacite criait au Néron, c*était en 1807. S'il se trouvait lui-même alors dans la fougue de Tâge, l'Empereur était, de son côté, dans dans tout l'éclat de sa puissance. Il fallait du courage pour le braver. Il n'en aurait fallu guère en 1838, dix-sept ans après sa mort ! Chateaubriand était du reste alors septuagénaire. Son sang avait eu le temps de se refroidir; il avait passé l'âge des violences. Et comment oser enfin reprocher à un homme de s'élever au-dessus de l'injustice des partis, pour apprécier un grand adversaire à sa valeur et se sentir honoré par ses éloges ?