Souvenirs Wenfance et de jeunesse de Chateaubriand
encore timidement en attendant de s'imposer avec empire.
Mais les anciennes régnaient sans conteste, tout à fait au début du siècle. Aussi, quand au mois de mai 1801 Chateaubriand, ayant besoin d'une/etraite paisible pour mettre la dernière main au Génie du Christianisme^ fut invité par M"' de Beaumont à s'établir chez elle, à Savigny-sur-Orge, et qu'il accepta cette offre gracieuse, il n'y eut ni scandale ni surprise parmi leurs amis communs. On se tint en relations constantes avec eux ; on allait les voir. Fontanes leur fit des visites, et aussi Lucile, la sœur de Chateaubriand, et aussi Joubert avec toute sa famille.
« Je me rappellerai éternellement », dit Chateaubriand à ce propos, « quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager. M"* Joubert, M""* de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de M™* Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse. M. Joubert se promenait à l'écart dans une allée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil!... C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages ; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau mondée »
i. Mémoires d' outre-tombe, t. IJ, p. 250.
On a écrit que M"* de Beaumont fut « l'affection la plus élevée que Chateaubriand ait jamais rencontrée* ». Fontanes craignait ces relations, parait-il, pour la carrière diplomatique de son ardent ami. Surtout deux années plus tard, quand M"* de Beaumont mourante alla rejoindre à Rome le nouveau secrétaire d'ambassade, il ne comprit pas ce qui lui parut une imprudence. « 11 ne voyait», dit M. Bardoux, que Tavenir de Chateaubriand et le parti que les envieux ou les jaloux pourraient tirer encore de la publicité donnée à une affection, dont le monde ne connaissait pas le dévouement et la hauteur. Joubert, plus indulgent, plus tendre et aussi plus distingué de cœur, n'avait d'autre souci que la fatigue et la longueur du chemin pour un être épuisé 2. »
A propos de cet été de Savigny, un écrivain, dont nous avons déjà parlé et qui a bien connu Chateaubriand, a protesté contre les soupçons malveillants dont sa conduite en cette occasion est devenue aisément l'objet. « Souvenons-nous, disaitil, que, tout en convenant de ses faiblesses (en général), M. de Chateaubriand a prononcé ces paroles à la face des hommes : « M'eût-il été facile d abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité : être aimé à travers le Génie du Christianisme, pour VExtréme-Onction, pour la Fête des morts, je n'aurais jamais été ce honteux Tartufe 3. »