‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 161 sur 185 · fiardoux, Madame de Beaumont, Paris, 1884, p · texte numérisé non relu

fiardoux, Madame de Beaumont, Paris, 1884, p

2. Madame de Beaumont, p. 366. — M"~ de Beaumont mourut vingt jours après son arrivée à Rome.

3. M. de Chateaubriand et ses mémoires, article publié en 1850

C'est dans les mêmes circonstances que le sage Joubert, à qui sa bienveillance n'enlevait rien de sa perspicacité, disait de son jeune et impétueux ami : « Il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse des étourderies ; il ne me paraît pas possible qu'il fasse des fautes graves. »

Adoptons le mot — pour le temps et l'occasion où il a été écrit ; car de soutenir que Chateaubriand n'a pas eu lieu, dans sa vieillesse, de concevoir quelques véritables remords, quand il parcourait sa vie d'un regard, à la lumière d'une conscience désormais impartiale, ce serait vouloir le défendre de ce dont il s'est accusé lui-même et bien des fois.

L'injustice est d'ajouter encore à la réalité, ou de chercher à des faiblesses trop humaines l'explication la plus inutile comme la plus déshonorante, en essayant d'en faire une conséquence de l'hypocrisie.

Chateaubriand écrivait un jour de Rome à M""* Récamier, qui lui avait adressé quelques recommandations vertueuses : « Ne craignez rien ; je suis cuirassée » Malheureusement il ne l'était guère ; il se trompait, s'il pensait l'être. Son âme orageuse ressemblait, en cela, on l'a dit, à l'atmosphère

reproduit dans Souvenirs d*enfance et de jeunesse. Le mot de Chateaubriand est emprunté aux Mémoires d!' outre-tombe, t. 11, p. 236.

i. 20 novembre 1828, dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Af"« Récamier, p. 203.

sombre et agitée, dont V Essai a parlé avec enthousiasme, et qui est donnée comme la source de l'Univers dans un fragment de Sanchoniaton. Cet air immense et ténébreux, chaos infini, créa un jour de lui-môme le Désir, et c'est le Désir qui fit le monde, mais l'air ignorait ce qu'il avait produit.

Ce désir, enfant, fleur et substance de son âme, a fait de grandes choses chez Chateaubriand. II s'appelle ou devient tour à tour une langueur secrète, le vague des passions, la mélancolie ; c'est, en définitive, un besoin perpétuellement inassouvi, une éternelle fatigue du réel que Ton trouve insuffisant, fragile et misérable, dès qu'on l'atteint, avec un penchant inguérissable à courir après ce divin fantôme de l'idéal, dont on aperçoit cà et là quelque ombre fugitive et charmante. Dans ce souffle de volupté, qui agita bien des fois l'âme de Chateaubriand, Sainte-Beuve n'a voulu voir qu'un « élément très positif, élément profane et païen », qui aurait fait de lui un « épicurien », et rien de plus. On l'a remarqué avec délicatesse : « C'est ravaler cette flamme », qui, «même dans ses manifestations terrestres », n'est qu'une forme du rêve éternel de Chateaubriand, « le souvenir du ciel perdu et l'attente de l'ineffable », le désir égaré de l'infinie

Il n'en reste pas moins que son imagination l'entraînait ardemment vers toute beauté. Je dis son

1. Cf. Melch. de Vogué, Revue des DeuxM ondes, 15 mars 1892. Sainte-Beuve a dit plus tard, en se rétractant un peu, dsms une lettre à Barbey d'Aurevilly (10 novembre 1860) : « Pour moi, je le reconnais, si Chateaubriand est uÀ épicurien, c'est un épicurien rehaussé d'honneur et panaché d'imagination, c'est-à-dire de ce qui manque le plus ordinairement à Fépicurien. »

imagination; car le foyer était là, pour lui, non ailleurs, il a dit lui-rnême, d'un mot énergique où Ton sent un gémissement, qu'il ne pouvait dépouiller « le rude cîJice de ses pensées ^ ».

L'éducation n'avait rien réformé de ces dangereuses tendances. La plante avait poussé ses rameaux où elle voulait et comme elle voulait; aucune main ne l'avait émondée au bon moment. Chateaubriand vécut d'abord, au sombre manoir de Combourg, replié sur lui-même, dans une sorte de solitude, où il exaltait encore son imagination trop ardente en lui abandonnant toutes les rênes ; et les premières années de sa jeunesse, à Paris, dans une société frivole et corrompue, ne contribuèrent pas, tant s'en faut, à développer dans son cœur le goût et le besoin des luttes morales.

Quand il rentra en France, plus tard, il étonna quelques-uns de ses amis. « Il ne songe point à être approuvé », écrivait Joubert en 1803, « mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde et ce qui ne l'est pas. Il n'y a songé de sa vie et ne veut point le savoir. Il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde. »

Ce fut du reste un penchant trop commun au début de ce siècle. Le siècle précédent se survivait à lui-même, et c'est son esprit qui régnait encore dans beaucoup de ceux que la hache de la Révolution avait épargnés.

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