Mémoires cC outre-tombe^ t. VI, p
Voilà l'état où se trouvait Tâme de Chateaubriand, quand elle eut à subir la rencontre des plus périlleuses séductions. 11 s'était marié, en courant, entre deux voyages, avec une jeune fille qu'il connaissait à peine, qu'il n'eut pas le temps d'apprécier avant son exil, et qui lui parut, depuis, spirituelle autant que vertueuse, mais en même temps difficile et, comme il disait, « orageuse ». Plus tard il lui a rendu pleine justice, et il a goûté le bonheur auprès d'elle*. Mais dans l'emportement de sa jeunesse et de sa première maturité, il éprouvait plus d'impatience que la plupart des hommes à se sentir fixé par une chaîne. « Comme j'étais peu fait pour cela ! » s'écriait-il en parlant du mariage.
C'est alors que les tentations vinrent à lui de toutes parts. On sait quels enthousiasmes éveillèrent son talent, sa beauté virile, ses succès et sa gloire. Il eut autour de lui une véritable cour de femmes distinguées et gracieuses, qui se passionnèrent pour René et briguèrent, comme une faveur, une parole de lui, une attention, un regard, un sourire. 11 y avait de quoi ébranler des âmes même préparées à la résistance, et, je l'ai dit, il n'était pas de celles-là.
Telle est l'explication de ses fautes. Elle suffit, et au delà. Il faut, pour ne pas le croire, se faire une bien fausse idée de la pauvre nature humaine.
On connaît la plainte découragée de saint Paul, que Racine a traduite dans notre langue :
1. « Retenu par un lien indissoluble, j*ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui. »
Je ne fais pas le bien que j^aime, Et je fais le mal que je hais ^
C'est l'écho de l'éternelle lutte entre l'esprit, qui voit nettement le devoir, et le cœur qui n'a pas la force de l'accomplir. Il y a ainsi deux hommes en nous, dont l'un combat l'autre souvent; et ce n'est pas toujours le meilleur qui l'emporte. « Ah ! je les connais bien ces deux hommes », disait un jour Louis XIV, et en vérité il faut plaindre ceux qui ne les connaîtraient pas. Comme il est sûr que le mauvais ne perd jamais entièrement ses droits et qu'il parle parfois et les réclame, ce serait un signe que le bon est mort, ou qu'il se tait comme s'il était mort.
Oui, de nobles convictions de l'esprit peuvent se trouver, dans une âme, mêlées à de tristes défaillances de la volonté. Je ne dis pas qu'elles ne parviennent jamais à changer le cœur et à réformer la conduite. Au contraire, leur influence est certaine, incontestable ; mais elle ne suffit pas toujours, et c'est particulièrement ce qui arrive quand elle doit vaincre de puissantes influences contraires ; à plus forte raison, ce qui est rare, si celles-ci viennent de tous côtés à la fois, comme chez Chateaubriand, du tempérament, de l'éducation, de la société où Ton a vécu, de celle où l'on vit, et des périls sans nombre dont on est environné. Une force alors s'oppose à
1. Saint Paul marque fort bien la distance qu'il y a, pour la faiblesse humaine, entre le projet en morale et Taction : velle adjacet mihi; perficere aulem bonum non invenio. Et alors le mot qu'on vient de lire : Non enim quod volo bonum hoc facto, sed quod nolo malum hocago (I ad Rom., vu, 18-19).
l'autre et la surmonte ; c'est Thistoire de toute défaite.
Naturellement, à mesure que la foi pénètre Tâme davantage, qu'elle passe en elle, pour ainsi dire, et devient comme sa substance, elle est plus active, plus agissante, plus maîtresse de la conduite et de la vie. Et quand elle se saisit vraiment de l'être tout entier, elle fait les grands victorieux, c'est-à-dire les saints.
Mais pour qu'elle arrive ainsi jusque dans les moelles, il est nécessaire de la faire descendre en soi par des réflexions attentives ; on doit méditer souvent les enseignements qu'elle donne ; bref, si l'on veut qu'elle entre dans le sang, il faut s'en nourrir.
Chateaubriand ne s'en est pas nourri assez ; il n'en a pas rempli son esprit, ses pensées et sa vie : en cela semblable malheureusement à beaucoup d'autres, comme lui chrétiens sincères, mais chrétiens imparfaits ^
Du moins a-t-il rendu hommage à la Vérité en confessant les erreurs de sa conduite. Vers 1821, il avait écrit, en se parlant à lui seul, dans une sorte
1. Je trouve avec plaisir les mêmes idées dans de belles pages que je n'avais pas lues avant de composer celles-ci : € Il est loin d'être chrétien comme Bossuet... il n'est pas fortement chrétien... C'est pour cela qu'on a si souvent suspecté sa sincérité, dont, pour mon compte, je ne doute pas... Son christianisme, encore que très chéri et très caressé, n'est pas profond. Il y croit, il l'aime, il n'en est pas pénétré. Il n'en a pas fait le fond même de son esprit et de son cœur, ce qui est l'état d'esprit du vrai chrétien. » E. Faguet. Dix-neuvième siècle : Etudes littéraires, Paris, 1894, p. 20 et suiv.
d'examen de conscience où il appelait toute sa vie à son tribunal : l'historien de ma sœur Julie mêle mon nom à celui de cette âme sainte. « Je ne puis me défendre d'une certaine confusion... Qu'ai-je à faire avec mes faiblesses auprès de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma sœur m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à Londres? Un livre suffit-il à Dieu? N'est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter? Or cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme? Qu'importe que j'aie tracé des pages plus ou moins brillantes sur la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma foi? »
Ainsi il s'accuse, il craint que l'imperfection de sa conduite ne fasse scandale, et qu'en permettant à quelques-uns de mettre en doute la réalité de ses croyances, elle ne nuise à la salutaire influence de ses écrits. Comme dit Montaigne, il a peur que le prêcheur ne fasse tort auprêche, l'écrivain au livre, le soldat au drapeau. Il condamne donc sa mollesse et aspire à un temps où il se trouvera plus digne de l'exemple des siens et de la sainteté de sa cause :
« Je n'ai pas été jusqu'au bout : je n'ai pas endossé lecilice^ Cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin : fatigué ou non, il faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma sœur est arrivée ^. »
1. On voit qu'il est rigoureux pour lui-même; il se reproche de n'avoir pas pratiqué les austérités de sa sœur, qui égalaient celles des saints.
2. Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 190-191. Il a écrit aussi, à
Il avouait même, quoique plus rarement, les susceptibilités excessives de son orgueil, et il les tenait pour des fautes : « 11 serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement je suis sujet à faillir : je n'ai point la perfection évangélique*. »
Aussi ne pensait-il pas sans frémir à ce compte redoutable que chacun de nous doit rendre un jour au souverain Juge. Et il ne s'en cachait point dans rintimité. La fresque célèbre de la Sixtine, oîi le fougueux pinceau de Michel-Ange a représenté la grande scène du Jugement, troublait sa conscience et le faisait trembler, quand il songeait, i< pauvre et humble chrétien », à rinsuffisance de ses vertus. Il récrivait, on s'en souvient, à M""* Récamier^.
Arrivé à la sérénité de Tâge, il cherchait à expier ses fautes ])ar la charité aussi bien que par le repentir.
11 comptait aussi, pour obtenir grâce devant la suprême Justice, sur les prières et les bonnes œuvres des âmes saintes, qui Taimaient ou qui l'avaient aimé; son neveu Christian, sa sœur Julie, et sa mère, surtout sa mère 3. Il s'adressait à elle, par-delà la tombe, et la conjurait, on l'a vu, avec une confiance filiale et une humilité touchante, de prier pour lui le divin Rédempteur, dont elle con-
propos de la fuile rapide du temps : « Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures, qui sont pour rhomraeles semences de l'éternité. » IbiiL, t. I, p. 243.