‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 163 sur 185 · Mémoires d'où Ire-tombe, t. V, p · texte numérisé non relu

Mémoires d'où Ire-tombe, t. V, p

templait le visage, ayant besoin plus qu'un autre, lui disait-il, des mérites de la Rédemption ^

Ce qu'il y a encore de plus caractéristique peutêtre, c*est son respect persévérant pour ses croyances, à rheure même où il n'avait pas l'énergie de pratiquer ce qu'elles enseignent. Je ne parle pas de son attitude publique, où Ton pourrait être tenté de voir une convention, la fidélité à un grand rôle. Je parle de ce qu'il dit et de ce qu'il fait, loin du monde, dans le secret et le silence. On peut feuilleter sa correspondance intime, sans excepter celle qui ne fait pas le plus d'honneur à l'austérité de sa morale : on n^y trouvera pas une phrase, pas une allusion, pas un sous-entendu, dont la plus sévère orthodoxie puisse se plaindre. Sa foi est assez ferme pour qu'il surmonte cette tentation, si fréquente et si dangereuse, qui pousse à attaquer ce qui gêne, à nier, au moins d'un mot ou d'un sourire, la légitimité d'un code qu'on n'a pas le courage d'observer. C'est le penchant de la nature : on se révolte d'instinct contre une chaîne dont on est incapable de porter le poids.

La religion de Chateaubriand échappe à ce péril. Elle ne se laisse pas prendre au piège que lui tend une volonté chancelante, trop heureuse si elle pouvait s'en faire une complice, et cette résistance prouve à la fois sa clairvoyance et sa vigueur.

1. Mémoires cT outre-tombe, t. Vf, p. 121. Ces paroles sont de 1833.

Il a beau céder à de fatales ivresses ; quelle que soit rinsuffisance des principes moraux qu'il lient de son éducation et de la première partie de sa vie, ses convictions religieuses protestent dans son cœur : elles lui montrent la vanité des plaisirs auxquels il s'abandonne et la grandeur idéale des "devoirs que sa lâcheté y sacrifie. Aperçoit-il dans l'église de TEscurial, comme son Aben-Hamet dans la mosquée de Cordoue, une figure immobile au pied d'une colonne, pareille à « une statue sur un tombeau », la paix de ce moine, qui prie en silence si loin de toutes les agitations du monde, lui fait faire un retour sur sa conduite et juger à leur prix ces passions tumultueuses, dont il entend le « bruit « dans son cœur*.

Jusqu'au milieu de ses entraînements les plus regrettables, sous le souffle même des orages qui l'agitent, quand son cœur s'égare et flotte à l'aventure ainsi qu'un navire désemparé, son esprit du moins reste tourné vers l'étoile radieuse, qui ne cesse de lui marquer la route et qui doit un jour l'y ramener. De cet état complexe de son âme, il y a une preuve frappante dans les 'Mémoires de M°® de Saman — pour ceux qui acceptent ce qu'ils racontent — M""® de Saman n'est certes pas un témoin qu'on puisse être tenté de récuser en un pareil sujet. Au lieu de se montrer favorable à la religion catholique, elle en est franchement l'ennemie. C'est une pro-

1. Mémoires d'outre- tomber t. VI, p. 56-57. II aurait pu dire de isa foi ce qu'il a dit de M™* de Chateaubriand, et plus exactement encore : « Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en mlnspirant toujours le respect, sinon la force, des devoirs. »

testante mâtinée de rationalisme. Un jour qu'elle montrait à son fils, dans un voyage à Rome, la grande basilique de Saint-Pierre, ce qu'elle trouva de plus opportun à lui expliquer devant un tel spectacle, ce fut comment Luther avait vengé le Christianisme. C'est elle qui nous Tapprend*. Ce beau zèle pour le pur Évangile n'empêchait pas qu'elle ne se refusât à y voir elle-même un fait divin. Très enthousiaste des philosophes du xviii* siècle, elle les plaçait parmi ceux qu'elle nommait les saints d'Occident.

C'est pourtant cette femme qui a écrit que, dans l'intimité du tête-à-tête, Chateaubriand avait un esprit assez large pour qu'on pût « toujours s'entendre avec lui, excepté sur la religion catholique » ; là, il était intraitable ; sa foi ne se prêtait à aucune compromission 2.

Veut-on un autre exemple? 11 remonte beaucoup plus haut, à cette époque lointaine oii la verdeur de l'âge et le premier enivrement de la renommée excitaient encore la fougue, naturelle au cœur de Chateaubriand.

C'était en 1804. Une femme, dont le nom ne.

rappelle pas la plus belle page de sa vie, M°* de Gustine, lui avait écrit, entre autres nouvelles, que son fils Astolphe venait de faire assez précipitamment la première communion. Il crut devoir toucher ce point dans sa réponse. Il reprocha à cette mère trop légère d'avoir traité légèrement un acte grave. Il lui disait qu'elle était allée trop vite, qu'elle n'avait pas

1. Les Enchantements de Prudence j Paris, 1873, 2* édition, p. 260.

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