‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 166 sur 185 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I 1. — Que la foi inspire la conduite de l'écrivain dans ses jugements et ses écrits confidentiels : M"* Sand,Talleyrand, la fin des Mémoires, Canaris. — § II. Que la foi inspire l'homme dans sa vie intime : il y cherche des consolations ; qu'il pratiquait la prière ; son obéissance aux lois de TEglise : offices, abstinence, confession. — § III. Mort chrétienne : préparation à la mort, une lettre inédite ; les derniers moments. — Conclusion.

§ I. — Que la foi inspire la gOiNDUite de l'écrivauï

DANS ses jugements ET SES ÉCRITS CONFIDENTIELS

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ? dit Joad, le grand-prêtre, dans VAthalie de Racine. C'est ainsi qu'il gourmande « l'oisive vertu » d'Abner, soldat loyal et courageux, qui assiste désolé, mais impuissant, au triomphe de « l'impie étrangère », aussi ennemie de Dieu que des rois légitimes de Juda. En réalité, le « brave Abner » avait gardé « le cœur israélite », tout en servant le pouvoir nouveau, adorateur de Baal. Le poète a pensé avec raison que, dans certaines situations difficiles, les actes n'égalent pas toujours les sentiments. Mais encore que les sentiments puissent se dérober dans l'inaction et le silence, le moment arrive tôt ou tard où ils agissent et se révèlent.

On raconte volontiers que, si Chateaubriand fut

chrétien, son christianisme ne sortit pas de la théorie. C'est une erreur. Son christianisme ne suffit pas toujours à contenir les bouillonnements de son cœur, nous l'avons dit et expliqué ; mais dans les actes môme qui échappaient au public et sur lesquels ne pouvait influer par conséquent le souci de l'opinion, il inspira souvent sa conduite, même à l'époque où il ne la dominait pas tout entière ; et une heure vint, l'heure du calme après l'orage, où le chrétien, vainqueur enfin de l'homme, le plia docilement à toutes les exigences de sa foi.

N'est-ce point déjà de la source auguste de ses croyances que naissent ces remords qui le troublent^ ce besoin de compter sur la miséricorde d'un Dieu, indulgent pour les misères de ses créatures, ce penchant à voir l'action de la Providence dans les affaires des hommes, cette espérance enfin en l'autre vie, seule réalité qui ne trompe pas et commune patrie de toutes les âmes?

• Qu'on lise ses Mémoires ou ses lettres intimes ! Le sentiment religieux y jaillit ça et là, quelquefois brusquement sans que les circonstances paraissent en appeler l'expression; c'esl: le cœur qui parle. Le contraste frappera quiconque a eu l'occasion d'étudier, dans le secret de leur vie et de leurs pensées, certains hommes célèbres, qui ne passent pas cependant pour avoir été des impies.

Veut on remonter, par exemple, jusque dans le monde ancien, jusqu'à la vieille Rome? Que l'on considère Cicéron, cet homme d'Etat et cet orateur incomparable de la plus belle époque de l'histoire romaine, qui fut en même temps un esprit sage et

un grand honnête homme! On peut parcourir sa volumineuse correspondance : la religion en est absente. Il la prône au sénat devant les patriciens, au forum devant le peuple ; c'est alors le romain qu'on entend, le romain dévoué à son pays, dont il aime et respecte les traditions. Mais dès qu'il est seul avec ses amis, quand la représentation est finie et le rideau tombé, comme il ne parle qu'en son nom et qu'il n'a plus de personnage à soutenir, l'indifférence religieuse de son âme se montre à découvert. La pensée de ses dieux ne se présente jamais à son esprit, elle ne lui suggère ni un conseil, ni une appréciation, ni un projet, ni une réflexion même. Il l'oublie jusqu'au moment où il montera de nouveau sur la scène pour haranguer son pays. Voilà l'homme d'un rôle !

Tel n'est pas Chateaubriand. Orateur et écrivain lui aussi, quoique avec moins de gloire, lui aussi homme de gouvernement mêlé aux grandes affaires de sa patrie, il se retrouve, devant ses familiers ou sous le seul regard de sa conscience, ce qu'il est devant la foule : la Religion le préoccuppe, le souvenir lui en revient, et il s'en inspire.

C'est un fait dont beaucoup de pages de ses Mémoires présentent des preuves frappantes. En voici notamment qui concernent même l'écrivain.

On sait que la renommée de M""® Sand prit naissance dans les années qui suivirent la Révolution de Juillet. Indiana, Valentine, Lélia, premiers-nés d'une muse dont la postérité s'accrut sans cesse, révélèrent à la France une imagination ardente et jeune, un style éclatant, pur, harmonieux, mis au

service de théories audacieuses, qui niaient les devoirs pour diviniser les instincts. Le bruit fut retentissant, l'engouement vif, le succès immense. Le talent de l'auteur frappa Chateaubriand, qui le déclare « de premier ordre ». Mais, si touché que soit son goût d'artiste par le mérite brillant de la forme, il sait se placer au point de vue chrétien pour apprécier l'ensemble.

Cette apologie de l'immoralité révolte son âme. Il juge de tels livres indignes de plaire à tous les âges de la vie, et c'est leur châtiment; ils sont faits pour le temps des folies, celui de la sagesse ne saurait les goûter. « La Providence a renfermé dans d'étroites limites les succès qui n'ont pas leur source dans le bien, et elle a donné la gloire universelle pour encouragement à la vertu. »

Et il ajoute alors, avec une ironie un peu dédaigneuse qui ne lui déplaisait pas : « Je raisonne, je le sais, en homme dont la vue bornée n'embrasse pas le vaste horizon humanitaire^ en homme rétrograde, attaché à une morale qui fait rire : morale caduque du temps jadis, bonne tout au plus pour des esprits sans lumière, dans l'enfance de la société. Il va naître incessamment un Evangile nouveau, fort au-dessus des lieux communs de cette sagesse de convention, laquelle arrête les progrès de l'espèce humaine et la réhabilitation de ce pauvre corps si calomnié par l'âme *.»

11 regrette que des dons si riches se soient égarés dans la corruption, et il pense que si M"' Sand,

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