Mémoires d'outre-tomhe, t. Vï, p
ayant suivi ses premiers rêves de jeunesse, n'avait pas connu la société et les souillures du monde, « sa puissance d'amour, contenue et cachée sous le bandeau virginal, eût tiré de son sein ces décentes mélodies qui tiennent de la femme et de l'ange ».
Maintenant la voilà pour longtemps sur une pente fatale : « Elle ne peut se convertir que par la prédication de ce missionnaire à front chauve et à barbe blanche, appelé le temps. » Mais d'autres femmes ont été séduites aussi par leur propre jeunesse, et Tâge les a éclairées et guéries : « Vers les jours d'automne, ramenées au foyer maternel, elles ont ajouté à leur cithare la corde grave ou plaintive sur laquelle s'exprime la religion ou le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit; la terre lui est cachée, elle ne découvre plus que le ciel brillant au-dessus de sa tête. »
Il parlait d'expérience, car il atteignait alors soixante-neuf ans. Dans sa longue vie, il avait fait le tour de toutes les choses humaines, et, les ayant connues, sachant ce qu'elles valent et ce qu'il eu reste, il les regardait avec dédain et cherchait des réalités supérieures, seules capables désormais de faire battre son cœur : lui aussi, il ne voyait que des ombres à ses pieds et autour de lui ; il trouvait la lumière plus haut, du côté des étoiles.
Et, pour résumer son impression sur des ouvrages où l'auteur ne montrait que trop bien la puissance de ses facultés et les faiblesses de sa vie, il écrivait : « Homme d'un âge grave, ayant les notions de l'honnêteté, attachant comme chré-
tien le plus haut prix aux vertus timides de la femme, je ne saurais dire à quel point j'étais malheureux de tant de qualités livrées à ces heures prodigues et infidèles qui dépensent et qui fuient*. »
Au .moment même où M""* Sand s'élançait brillamment dans la vie et montait d'un bond à la renommée, un homme, qui avait joué un grand rôle sur la scène politique du monde, entrait dans son déclin et finissait par s'éteindre : le prince de Talleyrand mourut, on le sait, en 1838. Chateaubriand, qui devait lui survivre de dix années, le jugea aussitôt dans les Mémoires d' outre-tombe^ et il le jugea sévèrement, d'un style acéré comme une épée. Mais ce qu'il faut remarquer ici, ce sont les reproches que le chrétien fait à la mémoire de Tévêque apostat. Prêtre, Talleyrand avait été infidèle à ses vœux ; évêque, il désobéit au chef de l'Eglise en sacrant des ecclésiastiques assermentés. Chateaubriand s'en indigne; il appelle cette infidélité et cette désobéissance « des dépravations ». Il ne pardonne pas au vieux diplomate d'avoir vu venir l'heure terrible de la mort « sans remplir les derniers devoirs du chrétien, sans rétracter les immoralités et les scandales de sa vie^ ».
A ses yeux, sans doute, Talleyrand n'a pas été