‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 168 sur 185 · Mémoires (T outre-tombe ^ t. VI, p · texte numérisé non relu

Mémoires (T outre-tombe ^ t. VI, p

2. Ihid.^ t. VI, p. 343-344. Il n'est pas sûr que Talleyrand soit mort impénitent; au contraire (Voir Lagrange, Vie de M«' Dupanloup, Paris, 1883, t. I, p. 223-257j. Mais Chateaubriand ne se résout pas à admettre la sincérité de ce tardif retour ; en quoi il manque de bienveillance, ce qui est bien souvent manquer de justice.

trouvé digne de la grâce suprême du repentir : tout s'expie, et il n'avait pas expié ses fautes sur la terre ; il ne connut pas assez les revers, il eut trop de succès et reçut trop d'encens, quoiqu'il n'ait jamais recueilli l'estime. 11 fallait que l'heure delà justice sonnât pour lui : « La mort le cherchait de la part de Dieu, et elle l'a enfin trouvé. »

Et Chateaubriand le suit du regard vers le tribunal redoutable « traîné récalcitrant aux pieds de l'incorruptibilité divine. »

Talleyrand a servi et trahi tour à tour toutes les causes ; il mérite un jugement rigoureux de l'histoire. Et pourtant je ne sais si ces pages sans miséricorde n'étaient pas de celles auxquelles pensait l'écrivain, quand, près de poser sa plume, à la fin des Mémoires, il se demandait si l'ouvrage qu'il allait clore ne contenait rien de contraire à ce qu'une âme chrétienne doit à autrui. Avait-il été juste toujours, et, aussi, charitable, comme le veut l'Evangile? Et, à un autre point de vue, n'avait-il pas fait connaître trop complaisamment les mauvais penchants de son cœur, sinon les défaillances de sa conduite, au risque de causer du scandale à quelque âme ignorée, naïve et pure?

« Une idée me vient et me trouble : ma conscience n'est pas rassurée sur l'innocence de mes veilles ; je crains mon aveuglement et la complaisance de l'homme pour ses fautes. Ce que j'écris est-il bien selon la justice? La morale et la charité sont-elles

goureusement observées? Ai-je eu le droit de

arler des autres? Que me servirait le repentir

L ces Mémoires faisaient quelque mal*? »

Il avait écrit déjà bien des années auparavant,

propos de quelques-unes de ses confidences :

Ceux qui seraient troublés par ces peintures et

entés d'imiter ces folies, ceux qui s'attacheraient à

na mémoire par mes chimères, se doivent souve-

lîr qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur,

jue je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré :

il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains

du Dieu vivant qui m'a jugé -. >^

De telles paroles, de si chrétiennes préoccupations le révèlent et l'honorent. Elles ne sont pas familières à beaucoup d'écrivains. On compterait aisément les livres profanes oîi s'en trouve l'écho.

C'est que sa religion avertit Chateaubriand au fond du cœur des responsabilités qu'on encourt toutes les fois que l'on parle au public. Il compare alors l'effet d'un livre, même éloquent, avec celui d'une vie sainte, et il s'écrie :

« Ignorés et cachés de la terre, vous de qui la vie agréable aux autels opère des miracles, salut à vos secrètes vertus ! Ce pauvre, dépourvu de science et dont on ne s'occupera jamais, a, par la seule droiture de ses mœurs, exercé sur ses compagnons de souffrance l'influence divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces martyrs sans nom, dont Hérode avait mêlé le sang à leurs sacrifices, »

Page 1