Ibid., t. I, p
Quelques années auparavant, en 1829, il écrivait un simple billet, on Ton retrouve son âme tout entière. Le fils du héros grec qui venait de s*immortaliser au service de son pays, le jeune Canaris, était à Paris. M"' Récamier le protégeait. Chateaubriand, alors ambassadeur à Rome, lui envoya» par l'entremise de sa protectrice, un petit mot affectueux, où il lui faisait les recommandations qae voici : « Aimez bien M"* Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce, que ma patrie, devenue libre, a versé son sang pour la liberté de la vôtre. Soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme et soumis à la volonté de Dieu *. »
Le voilà bien, avec les trois sentiments et comme les trois cultes, qu'il a gardés fidèlement dans son cœur : l'amitié, le patriotisme et la Religion, la Religion passant avant tout le reste : « Soyez surtout bon chrétien ! »
§ II. — La Foi dans sa vie intime
11 ne faut donc pas s'étonner que sa religion soit mêlée à sa vie intime, qu'elle la soutienne et la console toujours, qu'elle la pénètre et la sanctifie, à de certaines heures, parmi les orages de la jeunesse, et d'une manière permanente, la saison des orages passée, dans le calme de ses passions et la sérénité de son âge.
Esprit inquiet, imagination tourmentée, avec une vive tendance à voir les défauts de tout ce qui
1 . Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Af-* Récamier, 4- édition, 1873, t. II, p. 356.
est défectueux et la vanité de tout ce qui est vain, incapable de trouver son bonheur dans les choses qui passent et d'y borner son rôve, il avait peu de goût à vivre. L'existence lui paraissait méprisable, et sa mélancolie le poussait à regretter de l'avoir connue et à envier le bonheur de ceux qui « arrivent à la mort sans avoir senti la vie ».
Heureusement l'Évangile était là, qui donnait un sens à ce qui lui paraissait inexplicable, et, en faisant de cette terre un simple lieu d'épreuve, l'aidait à en supporter les déceptions et les douleurs, sans excepter « cet inexorable ennui » qui, d'après Bossuet, « fait le fond de la vie humaine », et dont nul, sans doute, n'a porté plus péniblement le fardeau.
Lui aussi il avait fait des rêves dans certains jours brillants de sa jeunesse. Mais toutes les réalités l'avaient fui, ou il les avait trouvées trompeuses : rien n'avait pu le satisfaire. Encore dans la force de l'âge, au temps de son ambassade à Londres, regardant en arrière vers les années écoulées, il écrivait à M""* Récamier : « J'ai saisi quelquesunes de mes chimères, d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je me suis donnée ^ »
Aussi s'écriait-il, à la même époque, qu'il ne voudrait pas recommencer à vivre. Près de vingt ans plus tard, revenant sur cette pensée, il écrivait : « J'ai entrevu ce matin une dame, fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et
1. 9 avril 1822, Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Jtf- Récamier, t. I, p. 389.
qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas revivre. Toal ce qu'il y a de distingué dans le monde dit cela^. »
Il serait allé plus loin lui-même, on Ta vu, s'il avait suivi son penchant, si la Foi ne lui avait donné la solution de l'énigme cruelle que son désenchantement universel voyait dans l'existence.
La gloire même, qu'est-ce que la gloire? « Je ne sache pas dans l'univers une renommée qui me tente ; fallùt-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire àa monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue^. »
11 a désiré pourtant les succès littéraires. Mais iJ n'y a pas trouvé le bonheur qu'il en avait espéré. Sa foi seule l'a soutenu dans cette déception comme dans les autres. S'il y a un plaisir que lui ait donné toujours la célébrité de ses ouvrages, c'est la pensée du bien qu'il avait pu faire aux âmes. Pendant les <;ent jours, il voyageait en Belgique. Son nom ly avait depuis longtemps précédé. On voyait en lui l'auteur du Génie dit Christianisme ; on lui parlait des pensées bienfaisantes, qu'il avait réveillées dans les cœurs, et son passage était annoncé, dans les villes catholiques, comme celui d'un missionnaire, dont la parole avait fortifié ou guéri bien des esprits hésitants ou malades. Cette réputation le charmait : « C'est le seul souvenir agréable de moi que je conserve, » écrivait-il plus tard dans ses Mémoires; «je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée-^. »