Mémoires d'outre- tombe ^ t. VI, p
38i VIE MORALE DE CHATEAUBRIAND
dans celle de ses craintes en face de la justice de Dieu.
Pour lui, la prière se liait naturellement à la pensée de la mort. S'il s'excusait de ne pouvoir assister au convoi funèbre d'un ami, il disait chrétiennement qu'il regrettait de ne pouvoir aller «prier», sur sa tombe*.
On sait que le duc Mathieu de Montmorency, qu'il avait remplacé aux affaires étrangères, était, comme lui, l'ami très dévoué et très cher de M"*' Récamier. Le duc mourut subitement, en 1827. M"* Récamier en éprouva un vif chagrin, et c'est elle sans doute qui demanda à l'ami qui restait de composer pour elle une prière, à l'occasion de l'ami qui n'était plus. Toujours est-il qu'on a retrouvé cette prière dans ses papiers, avec ce titre : Pour la perte d'une personne qui nous était chère.
Chateaubriand donne une portée générale à cette pieuse lamentation. S'il pense à Mathieu de Montmorency, on sent aussi qu'il pense à lui-même et à celle qui doit répéter ses paroles. C'est pour lui le gémissement des séparations redoutées, autant que celui des séparations déjà souffertes 2.
1. Lettre à M. Walsh, 1" juin 1843 {Revue des autographes, novembre 1889, n« 39).
2. On suit ici la tradition, en admettant que cette prière a été composée pour M"»* Récamier. Mais il est permis de croire que •Chateaubriand Ta écrite plutôt & Rome, en 1803, à roccasion de la mort de M~° de Beaumont. Certains détails s'expliquent bien mieux, dans cette hypothèse, particulièrement celui-ci : « Vous avez vu que j'avais embarqué mon cœur, etc. > Déplus, j'ai étudié le manuscrit avec M. Pailhès, qui le possède. L'écriture nous a semblé à tous les deux se rapporter plutôt à la première époque. Enfin, que Chateaubriand ait donné à M"* Récamier une page qu'il aurait
Voici cette page :
« J'ai senti que mon âme s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est formé un grand vide et que la créature qui remplissait mes jours a passé.
« Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous enlevé (celui ou) celle qui m'était si chère?
« Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a point connu les brisements du cœur et les défaillances de l'âme? Que vous ai-je fait, ô Seigneur! pour me traiter ainsi ? Notre amitié, nos entretiens, l'échange mutuel de nos cœurs n'étaient-ils pas pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur un vermisseau? mon Dieu, pardonnez à ma douleur insensée ! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au Créateur? Votre colère s'est animée en me voyant épris d'une poussière périssable; vous avez vu que j'avais embarqué mon cœur sur les flots, que les flots, en s'écoulant, le déposeraient au fond de l'abîme.
« Etre éternel, objet qui ne finit point et devant
eue déjà depuis longtemps en manuscrit et qu'il aurait écrite pour une autre circonstance, c'est un fait qui n'a rien d'extraordinaire et qui n'est pas chez lui-même sans précédent. Une pièce, qui figure parmi ses œuvres poétiques et qu'il avait composée dans sa jeunesse, durant son exil, a bien été recopiée plus tard de sa main et envoyée à une personne, à qui il l'appliquait, et qui l'a conservée précieusement. J'ai vu ce manuscrit et je V&i comparé avec la pièce Imprimée. Il y a quelques divergences ; c'est une édition revue et augmentée. — Si, en réalité, c'est la mort de M"* de Beaumont qui a inspiré à Chateaubriand la prière que nous citons, cette prière n'en est que plus touchante et n'en témoigne que mieux en faveur des sentiments religieux de l'auteur.
qui tout s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez qu'on s'attache à vous ; vous seul comblez les insatiables désirs de Thomme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus d'inquiétude, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance infinie. En vous contemplant, ô beauté divine, on sent avec transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos traits divins.
« Mais, ô miracle de bonté ! je retrouverai dans votre sein Tami vertueux que j'ai perdu ! Je l'aimerai de nouveau pour vous et en vous, et mon âme entière, en se donnant, se retrouvera unie à celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre éternité ^ »
Voilà encore cette pensée de l'éternel rendezvous, qui lui était si chère, cette attente d'une vie plus durable et plus heureuse, où l'on jouit de nouveau et pour toujours de la compagnie de ceux qu'on aime.
11 se plaisait à lever les yeux vers le ciel ; Dieu l'occupait. Môme en voyage, quand sa vie échappait à l'indiscrétion de tous les regards, il se glissait dans les églises et priait, caché au milieu de la ; foule. En 1833, il s'était arrêté, en passant, à i Waldmûnchen, quand, la nuit étant venue, il entendit tinter la prière du soir. Aussitôt il « hâta son dîner » pour s'y rendre. L'église était plongée dans l'ombre; point de lumières. Seulement on entendait des voix
1. Dans Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Af- Récamier, t. Il, p. 210-211.
d^ femmes murmurer le chapelet, auquel succédèrent les litanies de la Vierge. Cette humble prière, dite dans Tobscurité sur une terre étrangère, lui rasséréna le cœur. « Les ora pro nobisr^^ dit-il, « psalmodiés en allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon oreille comme le mot répété espérance^ espérance^ espérance! Nous sommes sortis pêlemêle; je suis allé me coucher avec Tespérance^ »
Une autre fois, dans le cours du môme voyage, il parle encore du chapelet, récité dans Téglise en commun après le chute du jour; et, s'il n'y assiste pas, c'est à cause de Textrème fatigue oîi il se trouve ; il y serait sans cette excuse 2.
Nous savons dailleurs que, lorsqu'il habitait l'infirmerie de Marie-Thérèse, que M"'*' de Chateaubriand avait fondée avec son concours, il ne manquait pas, matin et soir, d'aller prier dans la petite chapelle contiguë à son alcôve. Le renseignement est d'un témoin, son compatriote et son protégé, qui l'a connu et fréquenté alors ^.
A cette époque, le dîner fini, s'il n'y avait pas d'invités. M"**" de Chateaubriand faisait une lecture piçuse ; elle lisait une vie de saint, et il l'écoutait^.
11 assistait fidèlement aux offices de l'Eglise. Dans une lettre intime, qui remonte au temps de l'Empire, M""® de Chateaubriand écrit à un ami qu'elle est seule à ce moment, le chat étant allé à la messe. Le chat^ c'était le sobriquet familier dont elle
i. Mémoires d" outre-tombe^ t. VI, p. 15.