‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 176 sur 185 · Ponlevoy, Vie du R. P. Xavier de Ravignan, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Ponlevoy, Vie du R. P. Xavier de Ravignan, 1. 1, p

« Tout cela est fort bien. Seulement pourriez-vous me dire, mon cher prédicateur, depuis combien de temps vous ne vous êtes pas confessé? »

L'argument touchait juste ; il ouvrit les yeux à Garcia Moreno : « Votre objection est excellente», répondit-il, « mais contre l'avocat, non contre la cause ; et demain, je vous en avertis, elle ne vaudra pas plus contre Fun que contre Tautre. » Et, en effet, le soir même il allait voir un prêtre et reprenait ses pratiques de piété qu'il n'abandonna plus.

Aurait-on pu faire un semblable reproche à Chateaubriand? On s'est posé la question. Quoiqu'il ait écrit dans ses Mémoires^ lors de son voyaye en Allemagne, en 1833, que pour sentir une âme compatir à la sienne et le traiter comme un frère, il n'avait qu'à s'agenouiller dans un confessionnal, aux pieds d'un prêtre, c'est un sujet où une certaine réserve naturelle ne lui a guère permis de s'expliquer. Il y a des âmes pour qui la religion a aussi sa pudeur.

Pourtant une circonstance imprévue le fit un jour sortir de son silence. C'est un épisode significatif, et encore assez peu connu, qui a été raconté incidemment dans un livre sur le baron Gaston de Flotte * :

« Le philosophe Joufl*roy venait de mourir; M. Lafaye — alors professeur au lycée de Marseille, mort depuis en bon chrétien, doyen de la Faculté des Lettres d'Aix — dit à ce propos à ses élèves : « Jouffroy, le sceptique, a appelé un confesseur, et

1. Le Baron Gaston de Flotte, par M. 6. de Geinmar (vicomte de Carné], Marseille, typographie Bernard et Durbec, 1885.

personne ne peut nommer celui de l'auteur du Génie du Christianisme. » Ces paroles, au moins impradentes, firent du bruit, et M. Lafaye, craignant d'être destitué, supplia M. de Flotte d'écrire à Chateaubriand d'intercéder pour lui auprès de M. Cousin. Chateaubriand répondit :

« Grâce à Dieu, Monsieur, je n'ai ni ne peui « avoir aucun crédit auprès du gouvernement « actuel. Lorsque j'ai possédé quelque pouvoir police tique, je ne me souviens pas de l'avoir jamais « employé qu'au profit des personnes qui pou- « valent être opprimées. M. Lafaye ne m'a point « du tout offensé ; mais, s'il était inquiété à cause (c de moi, je prierais qu'on le laissât tranquille. « Je ne m'occupe plus de ce qui se passe dans la « société. Mon rôle est fini, Monsieur. Je suis loin « du monde, et on me pardonnera, j'espère, à « cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. « C'est M. l'abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice. « Quand on a beaucoup de jours, on doit s'accuser « de beaucoup de fautes. »

On était alors en 1842; Chateaubriand avait soixante-quatorze ans, et l'on sait qu'il devait en vivre près de quatre-vingts. 11 est facile de remarquer, dans cette page, la pointe d'ironie dont il usait volontiers quand il parlait de ses sentiments religieux, à une époque où la Religion rencontrait si peu de faveur auprès des beaux esprits.

§ III. — Mort chrétienne

Eh ! Que lui importait en vérité ce que des gens frivoles pouvaient penser de ses croyances ? Il plaignait leur légèreté, et il avait pitié de leur aveuglement, voilà tout! Pour lui, si attiré qu'il fût à certains moments par les choses de la terre, il ne comprenait pas qu'on pût y borner ses désirs. Et puis il considérait combien vite elles finissent : tout se brise dans nos mains, tout se ternit et passe en quelques heures : le plaisir, la beauté, la jeunesse. Pourquoi donc se renfermer dans les préoccupations de cette vie éphémère? La sagesse est de songer à Tautre, qui est seule durable.

Et ainsi averti par la fragilité de tout ce qui frappe les yeux ici-bas, volontiers il aurait dit ce que disait Chênedollé sur le tombeau de la gracieuse et infortunée Lucile, qui avait emporté en mourant toutes ses espérances : « Ecrions-nous avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien! et demandons à Dieu la grâce d'une bonne mort ! »

11 a pensé souvent à sa mort, l'image lui en était familière. 11 écrivait en 1822 : « Presque toutes les personnes dont j'ai parlé dans ces Mémoires ont disparu : c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour inscrire mon nom au livre des absents... Je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent au bord d'une fosse dans laquelle

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on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râclemenl de ces cordes, ensuite j'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil*. »

H n'oubliait donc pas sa dernière heure, et il s*en souvint davantage, et avec plus d'efficacité, à mesure que, en se calmant, son imagination se débarrassa des séduisants fantômes qui Tavaient trop souvent occupée. Pour tout dire, il se prépara à mourir, et longtemps d'avance. On va le voir dans une lettre intime, qui n'a pas encore été publiée 2. Nous la recommandons à l'attention particulière du lecteur. Elle jette un jour éclatant sur les sentiments chrétiens de celui qui Ta écrite; tout esprit impartial en sera sans doute frappé. C'est à son vieil ami, M. Clausel de Coussergues, que Chateaubriand l'adressait :

« Paris, 26 novembre 1841.

« Ce que c'est que de vieillir et de soufiFrir, mon « très cher ami. La protestation de votre ancienne « amitié est très lisible; moi, je pourrai signer à (( peine au bas de la mienne le nom d'un homme « qui vous sera dévoué jusqu'à son dernier soupir;

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