Chateaubriand et son groupe^ t. II, p
Encore fàut-il remarquer qu'au motif principal de son voyage s'en joignait un autre : le désir de visiter, en vrai pèlerin, le tombeau du Sauveur du monde.
« Il peut paraître étrange aujourd'hui», dit-il avec une ironie oii il entre quelque dédain, « de parler de vœux et de pèlerinages ; mais sur ce point je suis sans pudeur, et je me suis rangé depuis longtemps dans la classe des superstitieux et des faibles... Si je n'ai point les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Goucy, de Nesles, de Chaslillon, de Montfort, du moins la foi me reste ; à celte marque, je pourrais encore me faire reconnaître des antiques croisés ^ »
Il n'obéissait donc pas seulement à une préoccupation littéraire. Mais, l'eût-il fait, comment Sainte- Beuve aurait-il le droit d'en profiter, pour révoquer en doute les convictions qui ont inspiré sa vie ?
Singulière logique, il faut bien en convenir, et oîi éclate avec évidence l'injustice du parti pris !
Après cela, on est moins étonné de toutes les petites querelles que le critique cherche à la bonne
1. Itinéraire^ I" partie; œuvres complètes, t. V, p. 110. Chateaubriand explique à cet endroit les divers motifs, — le principal^ comme il l'appelle, et les autres, — qui lui ont fait entreprendre son voyage en Orient. On se demande pourquoi Sainte- Beuve, cherchant à donner ces mêmes motifs, au lieu de les prendre où ils sont dans leur suite, cite le début de la préface de la première édition (p. 3), puis une note de la préface de la troisième (p. 10), et enfin quelques lignes de la troisième partie (p 110). Il est vrai que cette manière peut permettre plus aisément au lecteur de croire, — quoique le critique ne le dise point, — que Fauteur indiquait des motifs différents selon les endroits. Sainte-Beuve allègue, en outre, une prétendue confidence des Mémoires d outre-tombe^ sur laquelle nous reviendrons.
foi de l'écrivain. Il affirme, par exemple, que les Mémoires d'outretombe sont sincères. « Mais, ajoute-t-il, ils sont surtout poétiques, et n'ont que ce genre de sincérité-là — une vérité d'artiste. »
Simple trait, jeté en passant, d'une main légère et comme caressante, mais qui, en réalité, va bien à son but et fait une large blessure. Car exprimez l'idée rondement, à la cavalière^ et vous verrez jusqu'où elle porte et ce qu'au fond elle veut dire ! Être vrai, comme un poète, quand on se donne pour un historien, c'est se moquer agréablement de son public.
Or ce qui oblige de croire à ce perpétuel mensonge d'artiste, le voici bien sensible dans « un petit exemple que j'ai pu vérifier », dit l'éminent critique ^ 11 s'agit d'une visite que Chateaubriand fit, en 1802, à la fontaine de Vaucluse. On voit, par une lettre à Fontanes, qu'il appréciait assez peu, en ce temps-là, « Laure la bégueule et Pétrarque le bel-esprit ». Au contraire, quand il raconta ce voyage dans les Mémoires d'outre-tomhe^ en 1838, il parla de Pétrarque en homme qui l'appréciait avec plus de justice-. 11 faut bien remarquer que, dans cette page, il ne donne pas son impression d'alors pour son impression d'autrefois; là serait l'arrangement, et pour parler franc, le mensonge. Il juge Pétrarque avec une équité bienveillante, comme il mérite d'être jugé, voilà tout !
C'est ce que Sainte-Beuve appelle être sincère à