Mémoires (Toutre-iombe^ t. II, p
LES ATTAQUES DE SAl^JTE-fiEUVE . 39
la manière des poètes et n'avoir que « ce genre de sincérité-là ».
On sait que M""^ de Beaumont mourut en 1803, consumée par une maladie de poitrine, qui l'emporta à trente et un ans. Elle était allée suivre un traitement au Mont-Dore, d'où les nouvelles les plus tristes arrivaient à Chateaubriand : il ne pouvait lui échapper que le dénouement nVtait pas loin. Ses appréhensions Taccablaient, et il écrivait à Guéneau de Mussy : « J'aurai su ce que c'est que les peines et les joies du cœur les plus vives. Si je perds encore M"'*' de Beaumont, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. Il ne me manquera donc rien, mon jimi, pour être un sage^ puisque j'ai aussi un peu d'étude ! Et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, je serai encore tourmenté, agité! Mais je me consolerai avec Pascal : On jette un peu de terre sur la tête^ et en voilà pour jamais. »
Ainsi il rêve la solitude. Sa jeunesse est désenchantée. Celte mort, si elle arrive, lui paraît devoir être le coup suprême, la leçon poignante et décisive, qui fera tomber ses dernières illusions. Sur quoi, son commentateur, qui épie toutes ses paroles, glisse cette note :
« Il semble que cela lui manque pour le compléter : singulier point de vue, quand on va perdre la femme qui vous aime ! »
Un peu plus loin. Chateaubriand écrivait : « Elle dit qu'elle sent qu'elle s'éteint, qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe. » Et vivement ému par le
malheur quefaisaient pressentir ces paroles, il ajoutait : « Si je perds cette amie, je deviendrai fou. d
Aussitôt, nouveau commentaire :
« Le voilà qui se ravise : s'il perd M""* de Beaumond, il deviendra fou. Tout à Theure, il disait qu'il ne lui manquait plus que cela pour devenir sage. Quelle cervelle singulière que Chateaubriand ! Et quelle singulière forme de sensibilité M »
Disons à notre tour : « Quel singulier commentateur! Et quelle singulière logique, froide, tracassière, injuste et méchante ! »
Tout le monde connaît la profonde et noble sympathie que Chateaubriand montra à M""' Récaraier. Elle dura plus de trente ans sans défaillance et sans nuage ; la mort seule put y mettre fin. Sainte-Beuve n'est pas loin d'y voir encore une pose. Il ne l'affirme point nettement, ce qui aurait passé vraiment la mesure, et ce qui n'est pas d'ailleurs dans sa manière; mais il dit tout ce qu'il faut pour le laisser entendre :
« M""* Récamier, qui fut certainement une de ses amitiés délicates, était avant tout (qu'on remarque le mot!) un de ses arrangements, son arrangement suprême ^. »
Animé de cet esprit, on s'attend bien qu'il saisisse toute occasion pour essayer de prendre la bonne foi
1. Chateaubriand et son groupent. H, p. 357-358. Les commentaires sont en note.
2. Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 452 (dans un des appendices).
religieuse de Chateaubriand en défaut ; il n'y manque pas; c'est comme une gageure qu'il se serait faite à lui-même.
Personne n'a oublié cette page magnifique du Génie du Chinsiianisme^ où est décrit un coucher de soleil sur l'Océan ^ L'auteur s'y donne un rôle à lui-même ; il se montre se mêlant à la prière du soir sur le navire, et versant des larmes d'attendrissement et d'admiration devant la touchante grandeur du spectacle offert à ses yeux ravis.
Il a raconté depuis dans ses Mémoires ^ que cette peinture n'était pas purement fantaisiste, mais que cependant il ne s'y était pas mis tout entier, avec les sentiments divers qui l'animaient alors. C'est ainsi qu'à côté de l'image de Dieu, à demi visible dans les magnificences de la nature, son imagination ardente et folle lui représentait un fantôme d'amour, dont il a parlé bien des fois, cette sylphide enchanteresse, fille de ses rêves, et, à certains moments, son idole.
Notons, en outre, que lorsque Sainte-Beuve copia cette partie des Mémoires encore manuscrits, en 1834, il crut qu'il s'agissait d'une créature réelle, rencontrée sur le vaisseau, et dont la grâce et le sourire auraient fait battre le cœur du jeune homme. Or, ^ revenant sur ce passage, l'auteur avait précisé sa pensée, de manière à rendre toute confusion impossible.
Et voilà de quoi lui chercher deux fois querelle ! D'abord la scène du Génie du Christianisme n'est
1. I" partie, 1. v, ch. xii; œuvres complètes, t. II, p. 113-114.