M émoires.cV outre-tombe^ t. I, p
donc pas tout à fait exacte, et alors que penseronsnous de toutes les autres ?
« Il est fâcheux, vraiment, de savoir ainsi le secret, de voir à nu le revers de la toile. Même là où Ton ne sait pas, on est tenté désormais d'agiter la tapisserie magnifique et de dire : « Il y a du creux. »
Et puis la confidence est incomplète ; il ne doit pas dire toute la vérité.
— Quant à ce dernier grief, on ne s'explique pas du tout ce qui le provoque, sinon le dépit qu'éprouve le critique de s'être tout d'abord mépris. Celte sylphide revient assez souvent dans les récits de l'auteur pour que nous ne soyons pas étonnés de la rencontrer là. Et d'ailleurs, on nous y avait préparés : elle est déjà nommée vingt lignes plus haut.
En ce qui concerne l'exactitude générale de la scène, assurément le commun des lecteurs ne trouvera rien à y reprendre.. Loin de ne pas la juger assez grande, on ne se serait jamais reconnu le droit d'exiger qu'elle le fût autant.
Pour moi, s'il m'est permis d'apporter mon propre témoignage, avant de l'avoir rapproché des Mémoires^ je prenais ce tableau, je l'avoue, pour un tableau purement idéal. La pensée ne me venait pas d'y chercher les confidences d'un témoin ; je ne songeais qu'au libre talent du peintre. Ce qui m'a donc surpris, quand j'ai connu plus tard la relation véritable des incidents du voyage et des impressions du voyageur, ce n'est certes pas l'omission d'an détail réel, c'est la fidélité de l'ensemble; car rien^ en somme, n'y obligeait l'écrivain. Tout à l'heure.
Sainte-Beuve prétendait que Chateaubriand, historien, n'observait que la vérité particulière aux poètes ; il voudrait maintenant que Chateaubriand poète observât la vérité particulière aux historiens. C'est une exigence fort singulière, tout à fait nou^ velle et absolument inacceptable. Quand il a composé cette description célèbre, Tauleur a écrit comme il pensait et sentait en écrivant ; cela suffirait pour qu'on dût rendre hommage à sa sincérité.
Mais il a fait plus : son imagination n'a pas tout créé, il a puisé fidèlement dans sa mémoire. Car il reste vrai, comme le dit le Génie du Christianisine^ que ces spectacles imposants éveillaient, au fond de sa jeune âme, un vif sentiment de religion; et même « jamais- Dieu ne l'a plus troublé de sa grandeur ))^ ; il est vrai aussi que dans cette chute tranquille du jour, lorsqu'il entendit la cloche sonner la prière, il monta sur le pont pour prier avec les matelots en regardant le « globe du soleil » descendre lentement dans les flots, « au milieu des espaces sans bornes ». Quant à lui reprocher de n'avoir pas mêlé à ces souvenirs religieux, qui convenaient à son tableau, des souvenirs profanes que rien n'y appelait et qui, en le défigurant, en auraient fait un vrai contre-sens artistique, c'est une idée au moins étrange ; Sainte-Beuve a dû avoir quelque peine à la prendre lui-même au sérieux.
Cela ne l'empêche pas de se plaindre du tableau à cause de ce que dit la confidence, et de la confidence à cause cle ce qu'elle ne dit pas. Il conclut,