Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p
Un volume seul parut, celui qui regarde les Révolutions de la Grèce. Mais Fauteur, qui n'avait pas, 4isait-il dans la notice, « l'intention de faire un livre, mais de tenir une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées », laissait errer son esprit, «de sujet en sujet » , librement et comme àTaventure. Dans ce voyage d'exploration, il trouvait nécessairement sur sa route cette grave question religieuse, qui est le charme ou le tourment de toute âme qui réfléchit. 11 jugeait donc le Christianisme et l'Église, et il les jugeait à la fois d'un ton tranchant et avec une pensée indécise. Bref, Chateaubriand était sceptique, ou peut s'en faut, et prêt à s'en faire gloire plutôt qu'à s'en excuser.
Il approchait alors de sa trentième année. La Foi, on vient de le voir, semblait avoir jeté d'abord de profondes racines dans son âme. Mais depuis des souffles divers l'avaient heurtée et flétrie.
Il a indiqué lui-même ces funestes influences, non pas toutes cependant*. 11 a oublié, par exemple, l'action quasi insensible, mais si efficace, qu'exercent sur notre esprit les idées à la mode, même quand nous les combattons. Le monde moral a aussi son atmosphère, que l'on respire malgré soi et dont l'âme se nourrit à son insu.
De quelle manière que l'on apprécie l'époque de la Révolution et les événements qui l'ont marquée, il est certain qu'elle vit se produire une réaction impétueuse contre toutes les choses du passé. On
1. Préface de VEssai, édit. de 1826. Voir Œuvres, édit. Garnier, t. I, p. 250.
n'était pas à l'un de ces âges tranquilles où la société, se portant bien, a ce beau calme, qui est le fruit de la santé et la conscience de la force. Alors, c'est une recommandation pour une idée que de n'être pas nouvelle; pourquoi modifier ce qui va bien? On aime la tradition, et on la respecte. On juge des choses comme des familles : elles sont plus considérées à mesure que leurs origines remontent plus haut. Mais dans, les heures de trouble, lorsque la société, mal à l'aise, inquiète, agitée, se tourne et se retourne sur son lit séculaire, oii elle ne peut plus trouver le repos, il en est comme dans la fièvre : tout changement est désiré et agréable, quel qu'il soit, dût-il créer une situation pire.
Malheur alors aux institutions qui ont la gloire d'avoir longtemps vécu ! Elles sont victimes du discrédit qui atteint toutes les choses anciennes, si respectables qu'elles méritent de paraître. On n'aperçoit que leurs rides ; on ferme les yeux sur cet air auguste de majesté que les siècles ont mis autour d'elles comme une auréole ; on ne veut pas voir les longs services qu'elles ont rendus, ni les réserves de sagesse qu'elles gardent pour l'avenir. Ce qu'on apprécie, c'est ce qui est né d'hier, et plus encore, — s'il était possible, — ce qui doit naître demain.
Voilà ce qui arriva pendant la période tourmentée de la Révolution.
Dans leur aversion générale pour les institutions plus vieilles qu'eux, les hommes d'alors regardèrent l'rîlglise et sa doctrine d'un œil défiant, antipathique, hostile ; elle était au nombre dès suspects.
On la tenait pour une partie de cet ancien régime qui était devenu Tennemi. On lui en voulait pour des abus dont elle n'avait pu être que le témoin ; et quant aux misères que traîne après soi tout ce qui a beaucoup vécu, Tinjustice de l'opinion lui en faisait des crimes impardonnables, sans prendre garde à la grandeur des bienfaits dont elle avait couvert le monde, et qui en étaient la rançon surabondante et glorieuse.
Ceux mêmes qui n'admettaient pas contre elle la légitimité de ces griefs participaient à l'esprit de malveillance, dont elle était victime. Quand l'opinion rend des arrêts, qui donc, — sauf une élite de sages, — s'inquiète des considérants ?
Cette hostilité de la Révolution à l'égard du catholicisme alla, on le sait, jusqu'à la persécution, et la persécution elle-même ne tarda pas à devenir sanglante. On releva la faiblesse des arguments par l'éloquence de la guillotine.
Or la persécution est redoutable pour les convictions encore mal assises. Le plus souvent elle ne fait que rendre plus robustes et plus agissantes celles qui sont déjà fortes. Mais elle brise ou ébranle toutes les autres. C'est un souffle de tempête, qui renverse les arbres dont les racines sont superficielles, tandis que, par la résistance féconde qu'il leur impose, il consolide ceux qui ont jeté au fond de la terre comme des bras puissants, par lesquels ils se cramponnent de toutes parts. Ne sait-on pas qu'un effort violent développe les muscles vigoureux et use promptement les débiles ?
Or, à Tâge où il vit la persécution s'élever contre
sa foi, quoiqu'il fût lui-môme à Tabride ses coups, Chateaubriand n'avait guère développé dans son âme, en la cultivant, la religion de son enfance. La plante tenant à peine au sol, un coup de vent devait suffire à l'en détacher.
Et les coups de vent furent nombreux. Outre la vague et sourde influence, dont on vient de parler, les sentiments chrétiens de Chateaubriand en subirent d'autres, plus particulières et plus dangereuses encore.
Ainsi le jeune homme se passionna pour les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau. Et il ne faut pas s'en étonner. Avec son imagination impétueuse, sa sensibilité ardente, son goût pour la solitude et la rêverie, il devait naturellement se plaire dans la société d'un écrivain coloré, peintre chaleureux de la passion et panégyriste éloquent de la nature.
V Essai est rempli des témoignages de son engouement. Rousseau est pour lui « le grand Rousseau » un « tendre et sublime génie ». Son Emile est « l'immortel Emile ». Il célèbre avec enthousiasme la « force de son génie ». Et le rapprochant d'Heraclite d'Ephèse, dans une de ces comparaisons dont son livre fait un système, il admire ces « génies extraordinaires... ces deux grands hommes^ » ! Il écrit enfin : « Si j'eusse «.écu du temps de Jean- Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple 2. »