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ma jeunesse pour me défendre de le condamner ? Il a joint, dans ses Confessions^ « le délire de Torgueil à une dureté, à une stérilité de cœur, dont il y a peu d'exemples. J'aime mieux supposer, afin de l'excuser, qu'il n'était pas toujours maître de sa tête: mais alors ce maniaque ne me touche point; je ne saurais m'attendrir sur les maux imaginaires d'un homme qui se regarde comme persécuté, lorsque toute la terre est à ses pieds, d'un homme à qui l'on rend peut-être plus qu'il ne mérite... Qu'un auteur devienne insensé par les vertiges de l'amour-propre ; que toujours en présence de luimême, ne se perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie incurable à son cerveau, c'est de toutes les causes de folie celle que je comprends le moins et à laquelle je puis le moins compatir^ ».
C'est ainsi qu'il parlait en 1826, quand l'âge et Texpérience lui eurent enseigné l'art de résister à Tenchantement des belles phrases, harmonieuses et caressantes. Mais à vingt ans le chant de ces sirènes l'enivrait.
Il se nourrit donc, c'est lui qui le raconte, de la lecture de Rousseau. Sa foi catholique, encore incapable de se défendre, eut à subir, par son imprudence, l'assaut de cette éloquence redoutable, qui, prêtant sa puissance à tout ce qu'elle soutient, arrive à faire paraître fortes les raisons les plus faibles et leur ouvre insensiblement les âmes.
Le style de Jean-Jacques est proprement séduc-
1. Essaie etc., note de la nouvelle édition (1826); Œuvres, t. I, p. 343-345.
teur. Il ne ressemble pas à celui des grands écrivains du xvii'' siècle. Bossuet, par exemple, s'adresse loyalement à Tesprit qu'il veut convaincre. Que sa pensée se colore, que sa voix s'émeuve, c'est une conséquence de sa conviction, ce n'est pas une ruse de sa tactique. Il va droit à la raison des autres avec sa raison. C'est un grand honnête homme, qui parle honnêtement à d'autres hommes.
La rhétorique de Rousseau est moins franche.
Elle recourt à des manœuvres, sinon par calcul, du moins par vice de tempérament ou d'habitude. Elle attaque les esprits obliquement. Aucune autre ne parle plus aux yeux, aux oreilles et au cœur. Elle brille, elle jette des éclairs ; elle a des accents sonores et des rythmes séduisants; elle caresse, elle éclate, elle s'indigne ; elle est toute en mouvement, toute enharmonie, toute en images. Malheur à qui l'écoute ! C'est une entremetteuse d'erreur, qui corrompt les âmes en flattant les sens.
Et voilà justement ce qui la rendait particulièrement dangereuse pour un jeune homme à l'imagination de flamme ! On ne peut vraiment pas s'étonner que les livres de Jean-Jacques Rousseau aient exercé une action profonde sur ses idées. Ce qui serait inexplicable, c'est qu'ils ne les eussent marquées aucunement de leur empreinte.
D'autres influences, d'ailleurs, les y aidèrent. De 1787 jusqu'au jour où il se décida à partir pour l'Amérique, — en 1791, — Chateaubriand séjourna
le plus souvent à Paris, avec ses sœurs, M""® de Farcy et Lucile. 11 y fréquenta les beaux esprits de l'époque.
Et il ne faut pas croire que les préoccupations politiques, et, à mesure que le temps avança, la gravité redoutable des événements, eussent absorbé toute l'activité des âmes. On avait gardé le goût et on trouvait le temps de causer de littérature, de plaisir et de philosophie. La grande ville offrait un mélange bizarre, qui s'est vu plus d'une fois aux époques de crise. « Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles... « J'ai vu », écrit Chateaubriand, « le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle sur le théâtre du Marais, dans la Mère coujmble de Beaumarchais ^ »
On allait du club des Feuillants ou de celui des Jacobins à un salon luxueux, oii, sous l'éclat des lustres, dansait étourdîment une société brillante, pour qui se dressait lentement l'échafaud.
Et cependant, dans les rues passait et repassait une foule bigarrée : des députations populaires et des piquets de cavalerie, de vieux gentilshommes de France,» en habits français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie », et des hommes nouveaux, les vrais maîtres du jour, « cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine ».
Sur les boulevards du Temple et des Italiens, dans le jardin des Tuileries, au pied de ce palais