Mémoires d'outre-tombe, i. I, p
mée littéraire le fascinait ^ Pour ce jeune breton hanté de rêves poétiques, il n'y avait personne audessus des écrivains heureux, dont Paris s'occupait, et qu'il avait entendu nommer avec éloge, au fond de sa province. Les hommes connus sont comme les choses célèbres : en général, la perspective leur est favorable, et ils n'imposent à personne autant qu'à ceux qui ne les ont jamais vus.
En arrivant dans la capitale, le naïf provincial y apportait donc une admiration enthousiaste pour les lettrés en renom et un désir très vif de les connaître. Or il se trouvait que tous, ou à peu près tous, étaient inféodés au parti philosophique, lequel, devenu maître de l'opinion, ne la tenait occupée que des siens. Il avait appliqué, avec succès, le programme fameux que la précieuse de Molière proposait à Trissotin :
Nul n'aura de Tesprit, hors nous et nos amis.
Chateaubriand a fait, depuis, le tableau de cette société littéraire, à laquelle sa jeunesse fut mêlée. C'étaient, paraît-il, des hommes surfaits : ce qui n'est pas étonnant, puisqu'ils appartenaient à la coterie, qui disposait des réputations. Beaucoup vivaient en francs épicuriens. Quant à leurs principes, la plupart avaient ceux qui triomphèrent bientôt, ou étaient disposés à les prendre. Mais avant tout, ils se proclamaient fièrement les adversaires de la superstition^ ce qui signifiait, dans leur langage, la doctrine séculaire de l'Eglise.