Essaie OEuwes^ t. I, p
^ Là CONVERSION DE CHATEAUBRIAND
occupé de son repos et de ses plaisirs, Parny n'était pas de ceux qui essaient de remonter les courants, ni même qui leur résistent.
Mais, comme poète, il était arrivé qu'en obéissant à son indolence naturelle il avait écrit des vers d'un caractère alors nouveau. On répétait, parmi ses admirateurs, ce distique de l'un d'eux :
Le bel esprit est mort, son empire est fini : Qui donc Ta détrôné ? La nature et Parny.
C'est Ginguené qui exaltait ainsi l'auteur des Poésies erotiques. Lui-môme était cité pour ses vers <îomme pour sa prose. C'est lui qui devait se montrer un jour l'adversaire le plus redoutable du Génie du Christianisme. Mais alors il se trouvait en relations avec la famille de Chateaubriand, grâce à ce « cousinage que tous les Bretons ont entre eux ». €ar il était né à Rennes. Les idées nouvelles avaient en lui un champion déterminé. Il fut un de ces modérés dangereux que le parti pris fait sortir de leur nature et rend émules des plus violents, si du moins il est vrai qu'il ait dit, lors de la première Fédération : « Voilà une belle fête ! On devrait, pour mieux l'éclairer, brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel ^ . »
Ginguené avait pour ami le poète Lebrun. Chateaubriand nous a dépeint le Parnasse de ce
1. Sainte-Beuve proleste contre ces paroles « atroces», mais en ■ajoutant qu'on ne sait comment les réfuter» [Chateaubriand ^ etc., t. I, p. 120). Il est certain que Chateaubriand, qui les rapporte, -était bien placé pour être renseigné avec exactitude.
Pindare^ : « Une^ chambre haute dans la rue Montmartre, offrant pour tout meuble des livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur une tringle de fer rouillée, et la moitié d\m pot à Teau accotée contre un fauteuil dépaillé. » Ce n'est pas la misère qui tenait Lebrun dans ce dénuement : c'était l'avarice, et aussi de tristes habitudes, dont il n'avait pas eu la sagesse de se guérir, même en prenant de l'âge.
' L'esprit divin visita;it le poète dans sa mansarde, à l'heure où le soleil d'été darde ses premiers rayons, entre trois heures et quatre heures du matin. Le jeune officier^, le voyant maigre, pâle, avec des
\ . Le nom lui a été donné, d'une manière flatteuse, par Chénier, et lui est resté avec une pointe d'ironie.
2. Chateaubriand était entré dans l'armée ; il a raconté lui-même comment ; la page est belle et la scène caractéristique :
« Une lettre me rappelle à Gombourg : j'arrive ; je soupe avec ma famille ; monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne savait rien. Le lendemain, à huit heures du matin, on m'envoie chercher. Je descends ; mon père m'attendait dans son cabinet.
« Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes et de là pour Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade ; je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. j>
« n m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser <avec émotion contre le mien ; c'était pour moi le dernier embrassement paternel.
€ Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main décharnée, et je pleurai. U commençait d'être atttaqué d'une paralysie ; elle le conduisit au tombeau ; son bras gauche avait un mouvement convulsif qu'il était obligé
yeux âpres, des tempes chauves et une taille élevée, lui trouvait toutes les qualités du lyrique. Il allait chez lui souvent, quelques heures après le passage de l'inspiration ; il surprenait ainsi Taigle dans son aire. « Je le trouvais », écrivait-il moins de dix ans après, « je le trouvais entre trois ou quatre pots sales, avec une vieille servante qui faisait son ménage. « Mon ami » , me disait-il, « ah ! j*ai fait cette « nuit quelque chose. Oh ! si vous l'entendiez ! » Et il se mettait à tonner sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait : « Monsieur, « tournez donc la tête », et avec ses mains il inclinait la tête de Lebrun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait à gesticuler et à déclamer*. »
Ce poète pindarisant avait compté de bonne heure parmi les adeptes du parti philosophique. Il Thonora peu par son caractère. Une pension de M. de Galonné, contrôleur général des finances, l'ayant tiré de la détresse plusieurs années avant la Révolution, il célébra son bienfaiteur comme un nouveau Sully. 11 louait du reste alors le roi, la reine, toute la cour. Le trône chancelle, un nouveau régime se lève. Aussitôt sa muse change d'autels. Il injurie
de contenir avec sa main droite. Ce fat en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa vieille épée que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. 11 m'y fit monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux ma mère et ma sœur qui fondaient en larmes » {Mémoires (.1 outre-tombe, 1. 1, p. 177-178).
1. Essai, noie de Y Exemplaire confidentiel, Œuvres, t. I, p. 330. Sainte-Beuve a nommé VExetnplaire confidentiel un exemplaire de VEssai, sur lequel Chateaubriand, qui était encore en Angleterre et toujours éloigné de la Religion, avait écrit en marge du volume des remarques personnelles sur les hommes et les institutions.
au hasard tous ceux qui viennent de succomber dans la lutte ; les conseillers du roi sont appplés
Vils courtisans, lâches ministres ;
Louis XVI lui-môme n'est plus qu'un « monarque parjure », et Marie-Antoinette une «désastreuse beauté», une «femme horrible », une
Reine que nous donna la colère céleste
et dont la foudre aurait dû embraser le berceau.
Ces défaillances de l'homme n'empêchaient pas le talent du poète, raide, mais non sans force, déclamatoire, mais non sans noblesse, dans l'ode, et tout à fait supérieur dans l'épigramme.
Tandis que Lebrun écrivait des épigrammes, Chamfort faisait des mots, et avec le même bonheur. Il les notait, du reste, en rentrant chez lui, chaque soir. Personne ne tenait journal de son esprit plus régulièrement. C'était aussi un philosophe, et qui embrassa avec ardeur les principes de la Révolution, sauf à s'en repentir, quand il vit les excès qui suivirent. Chateaubriand l'appelle, dans ses Mémoires^ « le plus bilieux des gens de lettres », et il ne lui trouve que cette sorte d'esprit et cette sorte de talent, « qui n'atteignent point la postérité ». Mais à l'époque de sa jeunesse, il jugeait ditféremment cet écrivain à la mode, que les salons se disputaient, — il est vrai, sans beaucoup l'aimer.
« Je l'ai souvent vu», disait-il, «chez M. Ginguené, et plus d'une fois il m'a fait passer d'heureux moments, lorsqu'il consentait, avec une
petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille. Nous Técoutions avec ce plaisir respectueux qu'on sent à entendre un homme de lettres supérieur.... ,Chamfort était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient le mouvement de son âme ^ »
L'admiration n'est pas douteuse; et l'on comprend combien elle devait inspirer de défiance au. jeune officier breton à l'égard des idées qui lui avaient été chères, quand ce causeur brillant, dont les paroles étaient pour lui comme des oracles, dirigeait contre elles le feu pétillant de ses saillies.
Or, il n'y manquait pas. Il arriva même, dans ces attaques, jusqu'à une violence de sectaire, qui faisait trembler son organe et le rendait dur. C'est son admirateur qui l'avoue, dans la page môme où il l'exalte. Il convient que, vers les derniers temps de son séjour à Paris, la voix de Chamfort « avait pris de l'aspérité » et perdu de son charme. « On y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. »
Chateaubriand ne vit ni Palissot, ni Beaumarchais, ni Chénier, ni Marmontel. Mais il fréquenta La Harpe. La Harpe partageait alors les préjugés du parti philosophique. Ses enpemis l'appelaient : « Le singe de Voltaire. » Tant que le vieux philo-
1. Essai, note de la !'• édition (1791) ; Œuvres, 1. 1, p. 340-341.
AVANT LA CONVERSION 9î>
sophe vécut, lui-même lui disait : « Mon père » et^ à son tour, le philosophe lui disait : « Mon fils. »
On sait qu'enfermé au Luxembourg comme suspect, au mois d'avril 1794, il répudia pour toujours, dans sa prison, les principes antireligieux,, dont il avait fait étalage depuis sa jeunesse. Il a raconté lui-même qu'il fut illuminé subitement à la lecture de V Imitation de Jésus-Christ, Il avait alors cinquante-cinq ans. Il devint et resta jusqu'à la fin (1803) l'adversaire intrépide des idées qu'il avait servies, et l'apologiste déterminé de celles qu'il avait si longtemps combattues : il vécut et mourut en chrétien déterminé, fier de sa foi autant qu'il en paraissait heureux.
Mais quand Chateaubriand le connut, vers l'époque de la Révolution, il n'avait pas vu encore le fruit funeste de ses doctrines; le malheur ne l'avait pas éclairé. Il était alors tout enivré des succès extraordinaires que son cours de littérature trouvait au Lycée ; son incrédulité triomphait. « Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les abus, faisait faire une omelette chez les ministres, où il ne trouvait pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats sesr manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands seigneurs, qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit droit, éclairé, impartial, au milieu de ses passions, capable de sentir le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentira »