Mémoires d' outre-tombe, t. II, p
Chateaubriand voyait tous ces lettrés à la mode, tantôt chez eux, tantôt chez lui, soit isolément, dans un tête-à-tôte intime, soit dans des soupers joyeux où ils se trouvaient quelquefois réunis. « Fonlanes m'a fait faire un dîner fort gai dans ma vie », écrivait-il en 1798; «nous étions, pour convives, moi, Ginguené, Flins, le chevalier de Parny. La Harpe, qui prétendait qu'il n'allait plus à ces parties de jeunes gens, nous avait envoyé sa femme. M""" du Fresnoy, la poétesse,,, y était... le mari y était aussi... grande chère, bon vin, pas trop poètes ; cependant nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu * . »
Ce qui paraît certain, c'est qu'ils furent philosophes et beaucoup. C'était l'usage en ce temps-là, et surtout en pareille compagnie. La Religion faisait les frais des entretiens; le souper s'égayait à ses dépens. C'est à ses dépens que les bons mots éclataient de toutes parts, éveillant dès sourires sur toutes les lèvres et des échos sympathiques dans tous les cœurs. Pour les gens d'esprit, elle était une cible; ils s'amusaient à la cribler de flèches.
En attendant les « grandes et terribles leçons » que Dieu devait donner à ce monde léger, imprudent et fou, comment voudrait-on que Chateaubriand,
1. Euai. Œuvres^ t. I, p. )S, note de V Exemplaire confidentiel. M"* Dufrénoy, qui fut surnommée depuis la Sapho française, n'assistait pas seulement à ce souper comme poète et amie du parti philosophique. Elle y était aussi à un autre titre, et Chateaubriand ne le cache pas. Elle avait alors de vingt-quatre à vingtcinq ané, huit ans de moins que Fontanes.
Toute cette société avait bien besoin d'être purifiée par le malheur.
vivant avec lui, n'eût rien pris de ses funestes tendances? 11 n'avait pas encore ving et un ans, quand il s'en sépara pour visiter les solitudes américaines. Durant les quelques années qu'il venait de passer à Paris, il n'était vraiment pas possible que sa jeunesse ne se fût pas laissé impressionner par des hommes de talent, qull tenait à honneur de voir souvent et de près, qu'il estimait jusqu'à les admirer, et dont la renommée, devenue leur complice, semblait consacrer les opinions.
11 emporta donc à l'étranger une foi hésitante, débile, et comme blessée, qui pouvait s'affaiblir encore et s'éteindre, mais que rien non plus n'empêchait de se ranimer et de guérir.